La CPTS Sud œuvre pour des soins sans rupture 

Au sud de Mayotte, les professionnels de santé s’organisent pour éviter les ruptures de soins dans un territoire sous tension.

Au sud de Mayotte, médecins, infirmières et sages-femmes se sont regroupés pour créer la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) Sud. Objectif : garantir aux patients un parcours de soins fluide, coordonner les acteurs du territoire et préparer l’île aux urgences sanitaires. Dans ce réseau, chaque échange, chaque geste et chaque dossier compte. « On se parle, on communique », résume Carole Capelli, infirmière libérale, vice-présidente de la CPTS Sud. Et pour Jean-Marc Roussin, médecin généraliste, président de la CPTS Sud, « une équipe qui fonctionne, que ce soit dans le libéral ou l’hospitalier, c’est la garantie de meilleurs soins ».

Une coopération qui devient un projet structuré

Dans le Sud de Mayotte, les professionnels de santé travaillaient déjà bien ensemble depuis plusieurs années. « Il y a quelques années, les acteurs travaillaient en harmonie », se souvient Carole. Cette entente a naturellement conduit à la création d’une Communauté professionnelle territoriale de santé, un dispositif national visant à structurer la coopération entre soignants.

Le projet a commencé à se concrétiser vers 2018. « Vers 2021, l’ARS a dit qu’il fallait formaliser une CPTS, mais nous, on travaillait dessus depuis trois ans », explique encore Carole. Les statuts ont été rédigés, et Christelle Weil, infirmière et coordinatrice du dispositif, a pris en main l’organisation administrative et opérationnelle. Jean-Marc précise : « La CPTS est soumise à un cadre bien défini par le ministère de la Santé, avec des objectifs de prévention et de continuité des soins ».  L’objectif : améliorer la prise en charge des patients dans un territoire où les ressources sont limitées et poser les bases d’une future intégration du social et du médico-social.

Des projets concrets pour les patients

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Le dossier de soins infirmiers commun, conçu par les infirmiers du Sud de Mayotte, un outil papier, volontairement non informatisé, pour assurer la continuité des soins des patients.

Parmi les premières réalisations, le dossier de soins infirmier commun occupe une place centrale. « Désormais, la majorité des cabinets infirmiers utilisent, pour les patients chroniques, ce dossier commun de soins, avec la même nomenclature et rangé de la même manière », explique Carole. Ce dossier, finalisé en 2025, reste volontairement sur format papier. « Il ne faut surtout pas l’informatiser », alerte le Dr Roussin. « L’informatisation rend vulnérable et peu résilient », estime-t-il encore.

Autre initiative clé : la coordination de l’IVG (Interruption volontaire de grossesse) médicamenteuse. Les sages-femmes, les infirmiers et les médecins du Sud se concertent pour assurer une permanence et éviter toute rupture de soins. « Ce projet IVG a particulièrement du sens pour moi, cela fait partie des choses qui me semblent importantes, pour faire avancer la société », confie le médecin. La CPTS Sud développe aussi des actions de prévention, comme la vaccination, et délègue certaines tâches aux infirmiers de pratique avancée (IPA) pour libérer le temps médical des médecins.

Se coordonner avec l’hôpital et se préparer aux crises

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Sur une île confrontée à des crises permanentes, la CPTS Sud souhaite élaborer un plan de réponse pour anticiper les catastrophes et éviter les ruptures de soins pendant et après ces événements majeurs.

La CPTS Sud ne se limite pas au secteur libéral. Les professionnels veulent aussi fluidifier le parcours entre le CHM (Centre Hospitalier de Mayotte) et les professionnels de santé du Sud, notamment pour la prise en charge des accidents vasculaires cérébraux (AVC). « Avant qu’on ait la CPTS, on voyait beaucoup plus de gens qui étaient livrés à eux-mêmes, dans une forme de déshérence pendant plusieurs semaines parce qu’on ne savait pas qu’ils étaient rentrés chez eux après un passage à l’hôpital », se souvient le Dr. Roussin.

Le réseau prépare également un plan d’action pour les crises majeures – cyclones, tremblements de terre ou tsunamis. Ici, chaque minute compte. « Le problème, ce n’est pas le matériel, mais l’humain. À Mayotte, le matériel s’achète et se remplace, l’humain, pas », souligne Jean-Marc.

La CPTS Sud collabore avec des structures locales, comme le Centre médical de référence (CMR) de Mramadoudou et le Centre médico-psychologique (CMP- de Bandrélé, et organise les visites régulières de spécialistes (endocrinologue, cardiologue) afin de maintenir la continuité des soins malgré la faible densité médicale dans l’île.

Des résultats encourageants malgré les difficultés

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La CPTS Sud dépend de fonds gérés par la Caisse de Sécurité Sociale, dont le montant varie selon la taille du territoire et les missions menées, de la coordination des soins à la prévention en passant par la préparation aux crises sanitaires.

Aujourd’hui, la CPTS Sud rassemble plus de cinquante professionnels. Les premiers bilans sont positifs. « Cela fonctionne, cela permet de créer du lien, on voit vraiment des améliorations dans la prise en charge des patients », note Jean-Marc. Pour Carole, l’impact sur les patients est concret : « À Mayotte, favoriser la communication, c’est très important, car tout le monde est dans la même galère, donc se parler, faire du lien, ça ne peut qu’être mieux… On est plus fort pour soigner à plusieurs ». 

Pourtant, le parcours reste semé d’embûches. Les fonds dédiés à la CPTS, près de 200.000 euros par an et gérés par la Sécurité sociale de Mayotte (CSSM), n’arrivent pas à temps : « On attend nos fonds depuis six mois  », souligne le président de la CPTS.

Trouver un local sur l’île relève presque de l’exploit. Après le passage du cyclone Chido, le marché immobilier a été complètement paralysé. « Après Chido, il n’y avait plus rien sur le marché », observe le Dr. Roussin. L’administration française déverse pourtant des subventions, mais cela a un effet pervers : la moindre association qui cherche un local se voit immédiatement confrontée à des loyers exorbitants, parfois 3.000 euros par mois, alimentant une véritable inflation immobilière. Pour tenir, le réseau a fini par mutualiser un local avec la POPAM (Plateforme Oppelia de prévention et soin des addictions), une solution temporaire qui, selon le médecin, « pour l’instant, cela nous convient  ». 

L’insécurité accentue encore la pression. Les professionnels craignent pour leur matériel médical. « On a peur des braquages, des cambriolages… Tout ce qu’on achète pour les soins peut disparaître en un instant, c’est difficile de travailler à Mayotte », confie le Dr. Roussin. D’autre part, le manque de soutien politique se fait sentir. « On ne sent pas que la santé soit une priorité dans le Sud, au niveau des élus », déplore Carole, alors même que ces derniers sont en campagne pour les municipales, prévues dans un mois.

Malgré les contraintes matérielles et organisationnelles, l’engagement des soignants reste fort. « Cela dit, faire mes soins, j’adore cela », confie le médecin. « On le fait pour les patients, par passion pour notre métier », ajoute l’infirmière.

Dans le sud de Mayotte, la CPTS apparaît ainsi comme une tentative de réponse collective à un territoire fragilisé par des crises multiples et durables. Sans prétendre résoudre à elle seule les difficultés d’accès aux soins, cette organisation locale mise sur la coordination et le travail en réseau pour rompre l’isolement des professionnels comme celui des habitants. Une dynamique encore récente, mais qui interroge plus largement la place des initiatives de terrain dans les politiques de santé, en particulier dans les territoires ultramarins confrontés à la pénurie, la solitude et la débrouille permanente.

Mathilde Hangard

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