Ils étaient plus d’une centaine d’enseignants et de professeurs à converger ce mardi 3 février au matin sur le parvis de l’Académie de Mayotte, répondant à l’appel des syndicats. Sous un soleil de plomb, SNUipp‑FSU, CFDT Académie de Mayotte, FSU Mayotte, SUD Éducation Mayotte, UNSA Éducation, CGT Éduc’action et d’autres organisations étaient présentes pour faire entendre la voix des personnels.
« J’hésite à m’absenter même quand je suis malade »

« Depuis le décret, j’hésite à m’absenter même quand je suis malade », confie un enseignant d’une école primaire de Dembéni. « La semaine dernière, j’avais mal au dos et des difficultés à marcher, mais je suis quand même allé travailler. Je n’ai pas envie de voir mon salaire amputé ! Imaginez s’il fallait s’absenter pendant plusieurs semaines, voire des mois… ».
« Cela fait maintenant cinq ans que je travaille à Mayotte et la situation se dégrade d’année en année », témoigne une enseignante du collège Zakia Madi, à Dembéni. « Manque de personnel, manque de moyens, retards de paie… cela dure depuis des années. Il faut rappeler que nous sommes des agents de l’État ! », ajoute-t-elle. « Le cyclone Chido a mis en lumière ce qui ne va pas à Mayotte, mais maintenant il faut continuer la lutte. Les choses ne se règleront pas toutes seules ».
Au cœur des revendications, le décret n° 2024-641 du 27 juin 2024, qui modifie le régime des congés pour raison de santé des fonctionnaires et agents contractuels, notamment pour les arrêts maladie de longue durée. Il requalifie la prime de vie chère en indemnité, ce qui la rend partiellement ou totalement supprimable lors de certains congés, notamment en cas de congé de longue maladie.
Certains professeurs partis en congé maladie prolongé se sont vu réclamer jusqu’à 8.000 euros de remboursement rétroactif, correspondant à des sommes déjà perçues avant l’application du décret. Les personnels parlent d’une « triple peine » : diminution du salaire pendant l’arrêt maladie, charges quotidiennes élevées dans un territoire où le coût de la vie est structurellement plus important, et remboursements rétroactifs venant aggraver leur situation financière.
Selon les syndicats, cette mesure transforme la maladie en sanction financière, rompt le principe d’égalité avec les collègues de l’Hexagone et accroît la précarité des agents au moment où ils sont les plus vulnérables. La situation est encore compliquée par le manque d’offre de soins à Mayotte : de nombreux actes médicaux doivent être réalisés hors du territoire, générant frais de transport, d’hébergement et avances de frais pas toujours remboursés.

À cela s’ajoute la question du logement, un enjeu ancien et sensible à Mayotte. Certains agents peuvent bénéficier d’une prise en charge partielle de leur loyer, mais uniquement sous conditions : absence de logement de service, affectation depuis un autre territoire et plafonds de remboursement stricts. Ces aides restent limitées et souvent insuffisantes face aux loyers élevés du territoire. Pour les syndicats, le cumul des difficultés — baisse des indemnités en arrêt maladie, coût de la vie élevé et aides au logement partielles — place de nombreux agents dans une précarité renforcée, malgré leur engagement quotidien au service de l’éducation.
Restaurer des conditions de travail décentes et l’égalité

Les syndicats soulignent également d’autres revendications majeures : le démantèlement des RASED, l’épuisement et la précarisation des enseignants et AESH, souvent sous‑formés et confrontés à des classes surchargées. Ils dénoncent aussi le caractère unique de Mayotte où les CDD sont conditionnés à la durée du titre de séjour, alors que partout ailleurs, c’est la durée du contrat qui détermine celle du titre de séjour.
Parmi les autres demandes portées par les personnels : une augmentation de la majoration de traitement d’au moins 20 points, la « déconjugalisation » de l’ISG (Indemnité de Sujétion Géographique), un accès à l’aide au logement pour tous, un plan de titularisation des agents non titulaires et un dispositif de substitution de l’ITR (Indemnité temporaire retraite) étendu à l’ensemble des personnels. Ces mesures sont considérées comme indispensables pour restaurer des conditions de travail décentes et l’égalité avec les agents de l’Hexagone.
Le rectorat soutient la revendication, d’après le SNUipp-FSU

Du côté du Rectorat, les réponses se font attendre. Les syndicats dénoncent une communication rare, voire inexistante, qui alimente frustrations et tensions. Après plusieurs minutes d’attente, la rectrice Valérie Debuchy a accepté de recevoir deux membres du SNUipp-FSU, principal syndicat à l’origine de la mobilisation. Mais cette rencontre n’a pas apaisé les tensions, les autres syndicats ont regretté de ne pas avoir pu participer aux discussions et craignent que leurs revendications spécifiques soient oubliées dans le rapport destiné au niveau national.
« C’est une frustration très forte », insiste Jean-François Pollozec, secrétaire général de l’UNSA. « Nos demandes d’audience restent lettre morte. Cette stratégie permet à la rectrice d’être numériquement supérieure et d’éviter d’affronter différents arguments ».
Alors que le cortège avait enfin pris son chemin pour faire entendre sa voix dans les rues de Mamoudzou, les représentants syndicaux ont attendu la fin de la réunion avec la rectrice. « La rectrice soutient notre revendication et comprend la démarche », relate Samir Ben Saïd, du SNUipp-FSU. « Elle est même d’accord sur le fait qu’il faudrait supprimer le décret directement ».
Les échanges ont également porté sur les conditions de travail et le bâti scolaire, avec une demande de plan annuel, voire pluriannuel, pour la reconstruction des établissements du premier degré. L’objectif : permettre à l’EPRD de reprendre la main sur le bâti scolaire, à condition que les mairies signent les conventions nécessaires. Cette prise en charge pourrait accélérer et faciliter le financement des travaux, mais elle soulève un point de blocage : certaines modalités financières liées aux communes compliquent la mise en œuvre.

En effet les mairies peuvent bénéficier d’un mécanisme de compensation de taxe (FCTVA), qui représente une ressource importante pour financer des travaux scolaires. Si la responsabilité des travaux est transférée à un établissement public, les communes perdent une partie de cette capacité de financement, ce qui limite leurs marges de manœuvre. « Nous sommes à un moment où il faut penser des solutions pour l’intérêt général et non pour ses propres intérets », conclut le syndicaliste.
Victor Diwisch



