Selon le décompte du ministère de l’Intérieur sur les violences intrafamiliales non conjugales, Mayotte est parmi les départements français aux taux les plus bas. Cette statistique a suscité de vives réactions auprès de nombreux acteurs locaux, notamment parmi les enseignants, les professionnels de santé et les associations du territoire. Sur le terrain, pourtant, la parole des victimes reste entravée, les violences persistent et laissent des traces profondes. L’enquête #Wamitoo, menée entre 2021 et 2024 par l’association Haki Za Wanatsa – Collectif CIDE, documente ce décalage et éclaire ce silence inquiétant.
Chiffres flatteurs, réalité cachée

Selon le ministère de l’Intérieur, les violences intrafamiliales non conjugales ont augmenté de 9 % en 2024 en France. Les victimes sont, dans leur immense majorité, des mineurs. Les autres départements d’outre-mer, comme les Antilles, la Guyane et La Réunion, se situent dans la moyenne nationale ou au-dessus. Mayotte, en revanche, semble se distinguer positivement : entre 2022 et 2024, le département enregistre seulement 1,2 victime de violences physiques pour 1.000 enfants et 0,5 pour 1.000 en matière de violences sexuelles, soit des taux très inférieurs à la moyenne nationale.
Ces chiffres, basés sur les plaintes déposées et enregistrées par les forces de l’ordre, donnent une image partielle de la situation. Dans un département confronté à des difficultés sociales importantes et à une forte densité de population jeune, la singularité de Mayotte interpelle. Pour de nombreux professionnels, il ne s’agit pas d’une terre épargnée, mais d’une réalité largement invisible, masquée par l’absence de signalements.
Des violences massives, souvent dans l’intimité

Les constats de l’association Haki Za Wanatsa – Collectif CIDE, issus de l’enquête #Wamitoo entre 2021 et 2024, montrent que la majorité des violences sexuelles surviennent pendant l’enfance, le plus souvent entre 6 et 12 ans. La plupart des faits (plus de 60 %) se déroulent dans des cadres de proximité et de confiance, que ce soit au sein de la famille, de l’entourage éducatif ou religieux, ou du voisinage.
Dans plus d’un cas sur deux, l’auteur est une personne connue de la victime, un membre de la famille, un beau-parent, un oncle, un grand frère, un enseignant ou un encadrant religieux. Cette proximité constitue un frein majeur à la révélation des faits. Comme le rappelle l’association : « Les faibles chiffres officiels ne traduisent pas une absence de violences sexuelles sur mineurs, mais une sous-déclaration massive ».
La peur, la culpabilité et les pressions culturelles et religieuses empêchent souvent les victimes de parler. Plus de 70 % évoquent ces freins à la parole, et plus de 40 % n’ont mis des mots sur ce qu’elles avaient subi qu’à l’âge adulte. La parole reste ainsi suspendue pendant des années, voire des décennies.
Une méfiance à l’égard des institutions

L’association souligne également la défiance des victimes envers les institutions. Plus de 60 % des personnes concernées n’ont jamais déposé plainte, même lorsque les faits étaient graves. Parmi elles, environ la moitié cite un mauvais accueil institutionnel, des remises en cause de leur parole ou le sentiment que parler aggraverait leur situation. Cette perception contribue à entretenir le silence et à sous-estimer massivement l’ampleur des violences.
L’enquête #Wamitoo a montré que l’anonymat constitue un déclencheur essentiel de la parole. Pour plus d’un tiers des répondants, le questionnaire a été la première occasion de s’exprimer. Pour une part non négligeable, entre 20 et 30 %, il s’agit de la seule prise de parole jamais effectuée.
Des séquelles à long terme
Les violences subies laissent des traces profondes. Plus de 60 % des victimes décrivent des conséquences durables, allant des troubles anxieux aux difficultés relationnelles et sexuelles, en passant par la honte persistante, les crises de panique ou l’isolement social. Ces séquelles peuvent perdurer plusieurs décennies après les faits.
Pour des professionnels du secteur éducatif, social et sanitaire, ce décalage entre chiffres officiels et réalité vécue met en lumière un enjeu crucial : tant que la parole restera entravée et que les dispositifs institutionnels seront perçus comme dissuasifs, les statistiques continueront à donner une image rassurante de ces violences sur le 101ème département français, mais trompeuse, au détriment des enfants qui souffrent dans le silence. « Les chiffres officiels donnent une image rassurante, mais ils reposent sur des données qui ne captent pas ce qui ne se dit pas », conclut alors l’association Haki Za Wanatsa – Collectif CIDE.
Mathilde Hangard



