Tribune – « Quelques clés de lecture des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran »

C’est une vision autre que la seule alarmiste, que livre notre chroniqueur Abdourahamane Cheikh Ali*, qui revient sur le jeu des alliances en cas de conflit. Pas seulement en Iran, mais également dans la région.

Nous sommes peut-être à la veille d’une nouvelle confrontation armée entre les États-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran. Le vice-président américain Vance prévient que leurs troupes sont « prêtes à répondre » au moindre geste « stupide » de l’Iran. Les Américains nous ayant habitué depuis longtemps à une lecture abracadabrantesque des lois internationales et à une manipulation grossière des concepts, nous pourrons spéculer à l’infini sur ce que les Américains considéreraient comme un geste « stupide » de la part de l’Iran. Riposter à une attaque américaine en frappant le porte-avions USS Abraham Lincoln, le navire amiral de la flotte prête à lancer missiles et chasseurs bombardiers à l’assaut de l’Iran ? Viser une base américaine dans le Moyen-Orient qui aurait servi de point d’appui à l’agression américaine ? Essayer d’intercepter un avion de l’US Air Force dans son espace aérien ?

À défaut de pouvoir définir ce que serait aux yeux de Washington un geste « stupide », essayons d’envisager ce que serait un geste « intelligent » de la part de Téhéran. Accueillir les bombes américaines comme une bénédiction divine tombant du ciel avec des takbirs ? Déployer le drapeau blanc ? Offrir des fleurs aux soldats américains qui envahiraient son territoire ?

Les dirigeants de la République islamique d’Iran envisagent de répondre autrement à une éventuelle agression américaine. Ils n’ont pas donné une suite favorable au message de Washington les exhortant à ne pas répondre par une escalade violente en cas de frappe militaire américaine. Un tel scénario qui consisterait à quelques tirs symboliques de drones sur une base américaine qui aurait été au préalable évacuée en riposte à quelques bombardements américains au bilan humain « pas trop élevé » aurait permis à Trump de poster un tweet du genre : « la formidable armée américaine a administré une leçon aux mollahs. Nous avons anéanti tout leur arsenal balistique et leur programme nucléaire ». Ali Khamenei, le Guide de la Révolution Islamique aurait pu sortir un communiqué de cette veine :« le vaillant corps des gardiens de la révolution islamique a riposté vigoureusement à l’agression du Grand Satan et lui a infligé des dommages irréversibles ». Chacun aurait menti mais tout le monde aurait sauvé la face auprès de son opinion publique. Les dirigeants iraniens ont rejeté ce marché et ont au contraire désigné leurs remplaçants au cas où ils périraient lors de cette confrontation.  

Des hommes et des armes

Le 22 janvier 2026, les forces françaises appréhendaient un pétrolier russe battant pavillon de complaisance comorien (Capture écran post X Emmanuel Macron)

Pourquoi la première puissance militaire du monde essaie de négocier une confrontation a minima avec un Iran qui ne peut pas mobiliser des moyens comparables à son armada ? Parce le Pentagone sait pertinemment que les troupes iraniennes vendront cher leur peau et qu’à défaut d’atteindre le territoire américain ils pourront infliger des pertes notables à ses alliés dans la région. Parce qu’il sait que ses bombes et ses missiles ne pourront pas détruire ni toutes les capacités balistiques ni le programme nucléaire iranien. On ne détruit pas une armée, on ne renverse pas un régime seulement avec des bombardements. Les combats au sol constituent une exigence stratégique. Or envahir un pays très vaste, en grande partie montagneux et peuplé de près de 90 millions d’habitants n’est pas une promenade de santé. Les Afghans, moins nombreux et de très loin moins armés, ont donné du fil à retordre aux Américains. Qu’en serait-il pour les Iraniens ? Je ne doute pas un instant de la supériorité militaire du pays de l’Oncle Sam mais j’essaie de mesurer froidement les risques d’une guerre longue pour l’US Army. Quel que soit le résultat final, le peuple américain ne supportera pas les images de cercueils alignés sur le tarmac de ses aéroports militaires. Les Iraniens ont, quant à eux, un autre rapport avec la mort. Le culte du sacrifice fait partie de la culture des Chiites.

Je ne suis pas de ceux qui croient à une intervention directe des Chinois et des Russes dans le conflit aux côtés de l’Iran. Pour la simple et bonne raison que depuis la seconde guerre mondiale les grandes puissances font tout pour éviter de s’affronter directement.

Pendant la guerre de Corée, ce sont des « volontaires » et non l’armée officielle chinoise qui ont affronté les Américains aux côtés des troupes nord coréennes, Pékin ne voulant pas assumer une guerre contre Washington. Le chef du contingent américain en Corée, le général Mac Arthur, fut relevé immédiatement de son commandement lorsqu’il a menacé de bombarder le territoire chinois.

Pendant la guerre du Vietnam, l’URSS et la Chine n’ont pas envoyé des hommes pour se battre contre les Américains. Ils se contentaient de livrer des armes aux Vietnamiens.

Les Occidentaux ont livré des armes aux résistants afghans contre l’invasion soviétique mais n’ont pas engagé leurs troupes.

Dans le conflit en cours entre l’Ukraine et la Russie, cette dernière n’affronte pas sur le terrain des soldats occidentaux, du moins officiellement.

Voilà pourquoi, pour revenir dans le contexte comorien, c’est faire preuve d’une grande naïveté et extrêmement dangereux de laisser croire qu’une alliance militaire avec Moscou conduirait la Russie à faire la guerre à la France en raison du contentieux qui nous oppose à notre ancienne puissance tutrice au sujet de Mayotte.

Les états-majors des grandes puissances sont hantés par les 80 millions de morts de la seconde guerre mondiale. Des guerres par procuration ? Oui. Des confrontations directes ? Non. Du moins, nous ne l’envisageons pas. Nous espérons que la sagesse l’emportera sur la folie car « quand viendra la guerre mondiaux tout le monde cadavré »**.

Abdourahamane Cheikh Ali

* Diplômé de l’ENES en gestion et de l’université Lumière Lyon 2 en droit constitutionnel comparé, et ancien directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale des Comores en 1996

**Extrait d’un des succès du chanteur Casimir Zoba, alias Zao (Barclay Productions)

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