Comme chaque matin, devant le restaurant Le Dagoni, sur le boulevard des Crabes, les taxis de Petite-Terre hèlent les passagers fraîchement débarqués de Grande-Terre, en partance pour Labattoir ou l’aéroport de Dzaoudzi. Les voyageurs montent, les valises sont soigneusement rangées dans le coffre, et déjà le taxi s’éloigne, aussitôt remplacé par un autre.
Ce ballet immuable rythme la vie de Petite-Terre depuis 1977, année de la mise en service de l’aéroport, alors nommé Dzaoudzi-Pamandzi, aujourd’hui Marcel Henry. Un rituel presque hors du temps, tant l’aéroport et les taxis qui le desservent occupent une place centrale dans le quotidien de la population, habituée à scruter les visages à la recherche d’un taximan disposant d’une place libre.
Une échéance encore trop lointaine

Et pourtant, si les taxis ne sont pas appelés à disparaître totalement de Petite-Terre, la perspective de la construction d’un nouvel aéroport sur Grande-Terre, du côté de Bouyouni, soulève la question de l’avenir du service, mais surtout de celui de ses conducteurs, dont une grande majorité vit en Petite-Terre.
Sur le parvis du restaurant, ce mercredi 21 janvier, la question prête davantage à sourire qu’à inquiéter. « Il n’y aura jamais d’aéroport en Grande-Terre, pourquoi avoir peur ? », lance l’un d’eux, qui ne croit plus à la concrétisation d’un tel projet. « Une grande partie de la population a signé pour la piste longue à Marcel Henry, et malgré ça ils veulent quand même le faire en Grande-Terre ? Tout ça, c’est pour nous diviser et faire en sorte que rien n’aboutisse », ajoute-t-il, sceptique. Entre déni assumé et réalisme prudent, les avis divergent peu.

« Nous ne sommes pas inquiets pour le moment. La construction d’un nouvel aéroport prendra du temps. Peut-être que ce seront nos enfants qui seront concernés par ce problème », confie un autre taximan, assis à l’ombre, sous l’approbation silencieuse de ses collègues. Aujourd’hui, leurs préoccupations sont ailleurs. L’arrivée progressive des bus, en Petite-Terre comme en Grande-Terre, suscite bien plus d’inquiétude que l’hypothèse encore lointaine d’un nouvel aéroport.
Pourtant, sur le papier, le projet avance. Après l’abandon de l’option d’un allongement de la piste en Petite-Terre, l’État a retenu le site de Bouyouni, pour la construction d’un nouvel aéroport capable d’accueillir des avions long-courriers. Un choix officialisé par une publication au Journal officiel en décembre 2025. La déclaration d’utilité publique est attendue en 2026, avant le lancement des procédures environnementales et foncières. Les travaux pourraient débuter à partir de 2027, pour une mise en service envisagée à l’horizon 2035-2036.
« Ce n’est pas une préoccupation pour le moment »

À l’autre bout du trajet, sous l’ombrelle de l’aéroport Marcel Henry, le refrain est plus ou moins similaire. L’infrastructure qui accueille plus de 420.000 voyageurs par an génère des centaines d’emplois directs et indirects. On y trouve des agents d’exploitation aéroportuaire, des contrôleurs de sûreté, des agents de piste et de handling (manutention), des pompiers d’aérodrome, du personnel de maintenance, des employés administratifs, des prestataires de services logistiques et des personnels de boutiques et de restauration, formant une véritable fourmilière qui sera aussi impactée par la création d’un nouvel aéroport. Si les principaux services seront les mêmes d’un site à l’autre, le changement se verra au cas par cas selon les situations des travailleurs. Ceux qui habitent en Petite-Terre devront alors emprunter la barge en direction de Grande-Terre. Une réorganisation des trajets, peut-être même des déménagements, qui, pourrait peser dans le quotidien des salariés. Mais, à l’image des taximen de Petite-Terre, cette perspective ne semble pas encore constituer une préoccupation immédiate.

« J’habite en Petite-Terre, s’ils déplacent l’aéroport en Grande-Terre, je ne le suivrai pas, ça c’est sûr ! Mais je ne crois pas à ce projet », confie une vendeuse dans une boutique de l’aéroport. « On n’y pense pas du tout, ce n’est pas une préoccupation pour le moment », renchérit un commerçant employé dans une entreprise de location de voitures, habitant de Petite-Terre.
Les avis divergent toutefois selon les trajets quotidiens. « Tous les jours, je prends la barge. Si l’aéroport est à Bouyouni, ça va m’arranger, je ne vais pas mentir », admet un membre du personnel originaire de M’tsapéré. « De toute façon, cet aéroport ne sera pas fermé. Il y aura toujours de l’activité ».
Entre incrédulité, pragmatisme et résignation, chacun projette son avenir à l’aune de ses contraintes personnelles. Pour l’heure, le quotidien continue de s’organiser autour de Marcel Henry, comme si le changement annoncé restait encore trop lointain pour s’imposer dans les esprits.
Le tourisme local : le futur de Petite-Terre ?

De son côté, Yassine Mohamed Elhad, vice-président de l’office de tourisme de Petite-Terre et directeur de l’hôtel 2.0, se montre déjà préoccupé par l’avenir de son activité. « À moyen terme, c’est inquiétant, car cela bouleverse notre stratégie de profiter du flux de l’aéroport », remarque-t-il. Petite-Terre joue aujourd’hui le rôle de porte d’entrée de Mayotte : touristes, voyageurs d’affaires, mais aussi habitants souhaitant éviter les contraintes de la barge, transitent pour y passer quelques nuits avant de prendre l’avion, ou y séjournent plus longuement pour profiter du calme, loin de l’agitation de Mamoudzou et de ses environs.
Comme le rappelle Rabya Soilihi, directrice par intérim de l’office de tourisme, les circuits touristiques commencent et s’achèvent souvent ici pour des raisons pratiques, et l’office dispose même d’un comptoir dans l’enceinte de l’aéroport : si la fréquentation venait à diminuer, cette activité serait directement impactée.
Pour autant, Yassine Mohamed Elhad y voit aussi une opportunité. « Actuellement, la haute saison correspond à la rentrée scolaire, quand les travailleurs sont à Mayotte et la basse saison aux vacances. Il faudrait pouvoir inverser la tendance. Nous pourrions transformer Petite-Terre en véritable destination de vacances, un lieu où les Mahorais viendraient profiter d’un cadre idyllique et se reposer. Pour cela, il faut développer le tourisme local, et je suis convaincu que nous en avons les moyens ».
Selon lui, cette transformation permettrait de compenser, ou du moins d’atténuer, l’impact de la perte d’activité de l’aéroport. Mais au-delà, elle ouvre, peut-être, déjà la voie à un nouveau modèle pour Petite-Terre, dont l’ensemble du territoire pourrait s’inspirer.
Victor Diwisch



