Sous les toiles ombragées de la pépinière, au milieu des jeunes pousses alignées avec soin, Ayouba Soufiani est dans son élément. Pépiniériste au Conservatoire botanique national de Mascarin (CBNM), situé à Dembeni, il passe la majeur partie de son temps à s’occuper des plants, des arbrisseaux, des arbustes, ou encore des fougères. Récolter les graines, surveiller la croissance des pousses, ajuster l’arrosage, observer le moindre signe de faiblesse : un travail patient, minutieux et primordial.
Une pépinière d’une richesse exceptionnelle

Car si à première vue, la pépinière pourrait sembler ordinaire, munie de quelques tables de culture, des pots noirs, d’outils en tout genre et de filets d’ombrage, ses richesses et surtout son importance se révèlent au fil des discussions avec le pépiniériste.
« La pépinière sert à conserver les plantes rares, patrimoniales, endémiques, vulnérables ou en danger critique à Mayotte », explique Ayouba Soufiani. « L’objectif, c’est de préserver ces espèces pour ne pas qu’elles disparaissent du territoire ».
Le site, en cours d’installation au Paradis des Makis, accueille aujourd’hui 86 espèces différentes, toutes indigènes de Mayotte. Parmi elles, 49 sont endémiques et 19 endémiques strictes, c’est-à-dire présentes uniquement sur l’île, nulle part ailleurs au monde.

Le pépiniériste s’arrête devant une rangée de jeunes plants. « Par exemple, ici nous avons des Sophora tomentosa. C’est un arbuste qui peut atteindre trois mètres. Il n’y avait qu’un pied connu en Petite-Terre. Après le cyclone Chido, il a disparu. Ces jeunes plants sont donc essentiels pour la survie de l’espèce ».
Un peu plus loin, il évoque un autre cas emblématique. « Cette plante c’est le Foetidia comorensis ou Namoulonha en shimaoré. C’est un arbre en danger critique, endémique stricte de Mayotte, qu’on trouve notamment à Mtsamoudou. On fait pousser les plants ici et, selon les projets, on peut les greffer pour renforcer sa conservation ».
Une saison sèche éprouvante

La mission de conservation du CBNM à Mayotte ne date pas d’hier. Depuis l’installation de l’antenne en 2008, l’association s’articule autour de quatre grandes missions : mieux connaître la flore mahoraise à travers l’inventaire et le suivi scientifique des espèces, protéger les plus rares et les plus menacées, accompagner les collectivités et porteurs de projets pour intégrer les enjeux écologiques dans l’aménagement du territoire, et enfin sensibiliser le public à la richesse et à la fragilité du patrimoine végétal local. Un travail à la fois scientifique, technique et pédagogique, au service de la biodiversité de l’île.

Si la tempête du 14 décembre a causé des dégâts immédiats et visibles, ce sont surtout les mois qui ont suivi qui ont éprouvé les forêts. L’ouverture soudaine de la canopée et l’augmentation de l’exposition au soleil en raison de la chute de branches, en pleine saison sèche, ont déréglé les écosystèmes de milieux normalement ombragés et humides.
« Contrairement à ce qu’on pourrait croire, même si les dégâts étaient très impressionnants – beaucoup d’arbres décapités, étêtés, couchés –, il n’y a pas eu forcément énormément de mortalité directe liée au cyclone », poursuit-t-il.
« Nous arrivons maintenant à la première saison des pluies après Chido. C’est là que l’on peut observer ce qui repousse ou non. Certaines espèces ne sont visibles qu’en saison des pluies. Le cyclone a généré énormément de stress, modifiant les cycles de croissance, de fructification, etc. C’est maintenant que ces effets deviennent observables ».
Six mois de travail sont désormais prévus pour compléter les observations de l’année dernière et mieux connaître l’état des forêts, et des arbres indigènes du territoire.
Gestion des espèces envahissantes, replantation…
L’un des points majeurs que les botanistes vont surveiller, c’est l’expansion des espèces envahissantes, souvent exotiques, qui profitent de toute perturbation comme le défrichage, le brûlis ou même la création de sentiers forestiers pour s’installer et concurrencer les espèces indigènes.

Après Chido, les lianes ont particulièrement proliféré, recouvrant la végétation et étouffant parfois les jeunes plants, note Alex Prunet. « Pourtant, leur rôle n’est pas toujours négatif. Pendant la saison sèche, ces lianes ont joué un rôle « cicatrisant », en recréant un couvert, limitant l’exposition au soleil et équilibrant humidité et température. La littérature scientifique montre souvent une explosion initiale des envahissantes dans les 6 à 18 mois suivant un cyclone, suivie d’une reconquête progressive des indigènes, si le milieu n’est pas trop perturbé ». Les supprimer pour favoriser la repousse de la forêt n’est donc pas tout le temps la solution, et cela doit se faire selon le milieu concerné. D’autant plus que certaines lianes sont indigènes du territoire.
Replanter massivement n’est pas la solution non plus, selon le chercheur. « Après le cyclone, beaucoup ont proposé des solutions miracles de replantation. Or une forêt en bonne santé a la capacité de se régénérer seule », insiste-t-il. « Les plants de pépinière, même issus de graines locales, sont moins adaptés que ceux qui poussent naturellement sur place et peuvent perturber la cohérence génétique ou les interactions écologiques. La logistique de replantation peut aussi endommager les jeunes plants existants. L’idée de replanter avec des exotiques est également une très mauvaise chose ».
Dix ans pour retrouver les forêts d’avant Chido

« Je dirais que la plupart des gens ne sont pas du tout mal intentionnés. Le véritable problème, ce n’est pas la mauvaise volonté, c’est de ne pas savoir », confie Alex Prunet. « On peut avoir des personnes très intéressées par la nature qui vont défricher une zone pour un objectif X ou Y, en pensant ne rien faire de mal, et qui vont pourtant détruire complètement une espèce sans s’en rendre compte. Le vrai problème, c’est donc le manque d’information ».
Selon lui, le développement du territoire est nécessaire mais le plus important est d’avoir pleinement conscience de l’impact de l’aménagement que l’on est en train de mettre en place. « Il faut comprendre ce que l’on modifie, ce que l’on détruit éventuellement, et ce que cela implique à court et à long terme », remarque-t-il.
Dans ce contexte, le Conservatoire joue un rôle essentiel d’accompagnement. Il conseille, informe et appuie les collectivités et porteurs de projets pour que les choix d’aménagement prennent en compte les enjeux écologiques et la protection des espèces rares.

Un an après Chido, la saison des pluies a redonné de la vitalité au paysage, redevenu verdoyant. Mais à l’œil non averti, toutes les forêts peuvent sembler similaires. Celles composées majoritairement d’espèces indigènes se révèlent pourtant plus équilibrées, plus fraîches et plus résilientes. Elles sont essentielles pour les écosystèmes du territoire mais aussi pour la population.
Plus d’un an après Chido il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur l’état des forêts et la régénération des espèces patrimoniales. Une chose est cependant claire pour Alex Prunet : « même dans le meilleur des cas, en limitant les perturbations humaines, on ne retrouvera pas les forêts d’avant Chido avant une dizaine d’années. Les écosystèmes évoluent sur des temporalités qui dépassent largement l’échelle humaine ».
Victor Diwisch


