Deux mois après les nuits de violences qui ont secoué Sada et Mangajou le 16 novembre dernier, deux jeunes hommes, majeurs, étaient appelés à la barre du tribunal judiciaire de Mamoudzou, ce jeudi 8 janvier. Dans la salle d’audience, une vingtaine d’habitants, riverains de Sada et de Mangajou, ont pris place. Beaucoup sont résidents des quartiers touchés, et surtout victimes des violences. Certains ont vu leur véhicule incendié ou détruit, d’autres disent encore porter les stigmates psychologiques de cette nuit. Tous sont venus avec l’espoir d’obtenir des réponses, après ce qu’ils décrivent comme une nuit d’horreur, durant laquelle plusieurs ont cru perdre la vie.
Deux prévenus sur plus de « 50 individus »

Les deux prévenus comparaissent pour des faits d’association de malfaiteurs ; pour l’un d’eux, les poursuites sont assorties de violences aggravées avec usage d’armes, notamment des pierres et une barre de fer. Un troisième mis en cause, mineur, sera jugé ultérieurement.
À l’audience, la présidente revient sur la genèse des faits, qui auraient débuté sur fond de vengeance, après l’agression d’un jeune de Sada circulant en scooter, visé par un jet de pierres. Les événements se sont déroulés en deux temps distincts. Une première phase dans la nuit du 16 novembre, entre 3 h et 6 h du matin, marquée par l’affrontement de deux bandes, l’érection de barrages, et le caillassage d’un véhicule de la gendarmerie. Puis, le même jour en soirée, entre 19 h et 23 h, les violences ont repris avec de nouveaux jets de pierres, des affrontements entre groupes de jeunes masqués, plusieurs véhicules incendiés et des vols de bouteilles de gaz.
Les deux prévenus ont été interpellés à la suite d’un tapissage photographique portant sur plus de vingt individus, complété par des témoignages de riverains, des publications sur les réseaux sociaux et des images de caméras de surveillance. Tous deux sont connus dans le quartier, notamment pour leurs activités artistiques de chanteur et rappeur, très actifs sur les réseaux sociaux.
Le premier, N., nie les faits qui lui sont reprochés tout en reconnaissant sa présence sur les lieux. « J’étais à Mangajou et quand j’ai vu les jeunes arriver pour se battre, je leur ai dit de rentrer chez eux, que ça ne servait à rien », affirme-t-il à la barre.
Le second, I., âgé de 18 ans, étudiant en licence de droit à l’université de Mayotte à Dembéni, livre un récit plus détaillé. Le soir des faits, il se trouve à un barbecue avec des amis lorsqu’il apprend l’agression d’un proche, le jeune de Sada. Il explique être monté dans une voiture, « sous les ordres d’un autre jeune », au sein d’un convoi mû par la vengeance. Arrivé sur place, il reconnaît avoir jeté des cailloux sur des jeunes, tout en affirmant n’avoir touché personne. Une première pour lui, qu’il dit regretter profondément, présentant ses excuses aux victimes. Son avocat rappelle que son client a lui-même été agressé par le passé par des jeunes de Mangajou, évoquant une fois où l’envie de répondre l’a emporté. Concernant les violences du second temps, le soir même, I. affirme ne pas avoir participé à une réunion préparatoire, contestant ainsi la qualification d’association de malfaiteurs. « J’ai fait ça pour la reconnaissance des autres. J’ai eu tort. J’ai suivi », concède-t-il.
Les victimes encore sous le choc

La commune de Sada, représentée par son directeur général des services, intervient ensuite comme partie civile. Elle demande réparation pour les conséquences matérielles des violences et des barrages qui ont suivi, avec notamment des retards dans certains chantiers municipaux, et pour la blessure d’un policier municipal.
Puis c’est au tour des victimes de prendre la parole. Leurs témoignages traduisent une violence extrême. Tous racontent avoir eu peur pour leur vie lorsque des groupes de trente à cinquante jeunes sont descendus dans le quartier, les encerclant, menaçant et attaquant à coups de pierres et de machettes. L’un d’eux évoque le coffre de sa voiture perforé par une barre de fer. « Ce n’était pas un affrontement entre bandes, mais du racket généralisé, des incendies, des dégradations de véhicules et des violences contre nous », insiste un plaignant. Un autre confie ne plus dormir depuis les faits : « Ma vie n’est plus la même, j’ai mal aux nerfs, je dois voir des spécialistes ». Les parties civiles demandent des réparations pour préjudice moral.
Les avocats dénoncent un procès « pour soulager la rue »
Concernant les prévenus, la présidente rappelle qu’ils sont tous deux scolarisés, sans antécédents judiciaires. N. est en apprentissage, préparant un bac professionnel sécurité. I. poursuit des études de droit. « Un gâchis », glisse la magistrate, alors que le parquet requiert des peines sévères : 15 mois de prison ferme avec maintien en détention et une interdiction de vivre à Sada pendant cinq ans pour N., et deux ans de prison ferme sans aménagement de peine pour I. La représentante du procureur rappelle la volonté de la justice de juger les personnes interpellées individuellement, sans attendre un procès global qui pourrait prendre des années.
Les avocats de la défense dénoncent un procès mené dans la précipitation, destiné selon eux à « soulager la rue ». Ils contestent la qualification d’association de malfaiteurs, pointant l’absence de preuves directes et des dossiers reposant largement sur des témoignages indirects. « Cette justice n’apportera pas de réponses aux Mahorais », fustige l’un d’eux. L’avocat de I. insiste : son client n’est pas un meneur, mais un suiveur, et la peine requise est jugée disproportionnée.
Après une suspension de séance, le jugement tombe. N. est relaxé de l’ensemble des poursuites. I. est reconnu coupable de participation à des violences par une personne dissimulant son visage, mais relaxé des autres chefs d’accusation. Il est condamné à 140 heures de travail d’intérêt général, peine inscrite au bulletin n°2 de son casier judiciaire, afin de limiter les conséquences sur la poursuite de ses études. Aucune peine de prison n’est prononcée.
Une relaxe et une peine de travail d’intérêt général, un jugement incompréhensible pour les victimes

À l’issue de l’audience, la colère est palpable chez les habitants de Sada et de Mangajou, tous s’attendaient à des condamnations, un procès exemplaire. « Même celui qui a reconnu les faits n’a pas de prison, c’est incompréhensible », répètent plusieurs riverains. Le sentiment d’être doublement victimes domine. Les échanges se prolongent avec les avocats, dans une atmosphère lourde de désillusion. « À quoi sert la France à Mayotte ? », s’interroge une habitante. « La prochaine fois, je me ferai justice moi-même », lâche une autre, sous l’approbation de plusieurs personnes.
Le parquet peut faire appel de la décision. Mais pour de nombreux habitants, cette audience laisse surtout un goût d’inachevé. D’autres interpellations et d’autres procès seront nécessaires pour faire toute la lumière sur ce qui s’est réellement passé ces nuits-là, identifier l’ensemble des responsabilités et apporter des réponses judiciaires à la hauteur des violences subies. En attendant, la colère, déjà exprimée par les barrages dressés après les faits, demeure vive, tout comme la confiance dans la justice, qui continue de se fragiliser.
Victor Diwisch



