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jeudi 29 février 2024
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Confidences de violences

J’ai rencontré Iliès* un jour de grande violence à Mayotte. Pour mieux comprendre le contexte de ces violences, il a accepté de se confier, un jour d’ordinaire extraordinaire. 

Depuis plusieurs semaines, Mayotte est à feu et à sang. Nous grimpons sous un soleil de plomb. La chaleur ne m’abat pas mais je veille à nos pas, m’assure que l’on ne tombe pas. Nous survolons les toits en béton, les ruelles escarpées, de nos pas assurés, non rassurés. Il sait où nous allons. Je suis l’ascension vertigineuse de son élan. Un regard en arrière et c’est le vide. Mais nous y arrivons. Il est là le Belvédère secret, au-dessus du village, caché, tout en haut, à l’entrée de la forêt, offrant une vue imprenable sur un lagon si calme. J’aperçois les fumées des routes se dissiper dans l’immensité du bleu. C’est la meilleure place me dit-il : « On voit presque tout et personne ne nous voit. » C’est ici qu’il se réfugie, à l’abris, loin des regards, pour souffler, seul. Il n’emmène que sa soeur, parfois, lorsque tous les lieux sont condamnés; lorsque « seul le ciel » peut l’aider, il prend la main de celle qu’il a promis de protéger et grimpe jusqu’à ne plus entendre que le bruit du vent.

J’écris les prémices de ce papier sur ces hauteurs, consciente de la chance qu’il m’offre au risque de rentrer tard cette nuit, dans ces passages assombris, craignant se faire prendre par ceux qui lui en voudront toujours d’être lui. Lorsqu’il redescendra, nous emprunterons à nouveau deux chemins différents.

Il est une cible, une cible malgré lui. « C’est écrit, ancré dès que tu vis » murmure-t-il. « Tu m’écoutes bien » s’assure-t-il d’un ton franc. Il fait attention à ses mots. « Ce que je vais te dire n’est pas dit dans la rue, jamais je le dis mais je vais te le dire là, toi, M…. »

« Tu vois, à Mayotte, il y a deux clans. » Dans chaque clan, il y a plusieurs villages. L’un de ces clans s’appelle les « Watoro », ce qui signifie les gens des forêts, qui font peur, pour faire peur à l’ennemi. Parmi les Watoro se trouvent les villages de Doujani, Vahibé, Tsoundzou 1, Miréréni, Majikavo, Bandrélé… L’autre clan s’appelle les « Terroristes », « parce que ce nom fait peur » me dit-il, « quand tu entends ce nom, tu as peur, c’est ça le but ». Parmi eux se trouvent les villages de Kawéni, Koungou, Pamandzi, Passamainty, Combani, Nyambadao, Mtsapéré, Dzoumogné. 

Mes questions sont courtes, volontairement simples, je n’y vais pas par quatre chemins, comme pour venir jusqu’ici :

Est-ce que des villages ne sont pas dans ces clans ? « Oui des villages du sud de Mayotte ne sont pas dedans. » 

Comment tout cela a commencé ? « La vengeance. »

Le quartier Gaza à Kawéni a retrouvé le calme après une période très agitée

Quelle vengeance ? « Un jeune mort. »

(Je lui demande, en imaginant déjà la réponse), comment se retrouve-t-on dans un clan ? « C’est le lieu de vie qui détermine l’appartenance aux Watoro ou aux Terroristes, m’explique-t-il. » 

Qu’en est-il de ceux qui ne veulent pas être dans ces clans ? Et les filles dans tout cela ? « Ah ouais toi par exemple tu vas pas combattre! » Seuls les garçons des villages se retrouvent intégrés de fait dans ces clans, les femmes, les personnes fragiles, les jeunes enfants ne forment pas directement partie des ennemis, mais ils sont « utilisés » pour faire « enrager » l’ennemi, selon ses termes. Il ajoute : « On s’attaque à ta soeur, ta femme, ta famille, et tu deviens fou. » 

Est-ce que tous les jeunes sont concernés ? « Certains jeunes n’ont pas le choix quand ils naissent à Mayotte, ils doivent protéger leur village contre « l’ennemi » (sous-entendu un jeune d’un village du clan opposé). « Et tu dois aussi aider tes alliés », me précise-t-il. 

C’est-à-dire, explique-moi… « Ben exemple tu me frappes, j’appelle mon ami ou un frère, et on vient sur toi. Ça marche par des alliances entre villages contre d’autres villages. »

Qui sont ces jeunes, d’où viennent-ils ? Ils vont à l’école ou au collège ou au lycée ? Ils ont quel âge à peu près ? Ils ont une famille ? « Ils ont entre 14-15 et 25 ans a peu prés, certains sont plus jeunes mais la plupart ont 15 ans. La plupart ce sont des mahorais, enfin des français, nés à Mayotte, mais aussi certes des comoriens. Souvent ce sont des jeunes qui n’ont plus de parents à Mayotte car leurs parents ont été expulsés. »

Cet isolement, cette solitude, cette colère contre la vie, le système, la politique est au coeur de cette violence d’après toi ? « Mais oui ! Exemple imagine je sors de l’école je vois pas mes parents, obligé je serais en panique et si on m’annonce que mes parents sont expulsés de Mayotte, j’aurais tellement la rage contre les policiers ou faut bien le dire contre la PAF, la Préfecture, l’Etat quoi. Du coup tu fais quoi après ? Bah t’arrête l’école, c’est la déscolarisation. Et t’essaye de t’en sortir seul. T’es seul tu comprends. Seul au monde. Et ces jeunes doivent rester là, dans ce climat de guerre de villages, à 15 ans, sans repère, à devoir s’occuper de leurs frères, soeurs, cousins, parfois des enfants très très jeunes, qui sont restés à Mayotte. Ils deviennent fous c’est logique! Voilà pourquoi ils s’en prennent à la police aussi. Quand ils vont dans des villages la nuit c’est pour frapper toutes les personnes qui habitent dans ce village, pour montrer que eux sont violents et veulent faire du mal car ils ont la haine. Ces jeunes utilisent tout ce qui peut faire du mal, tout. Des bouts de fer, des machettes, couteaux. Sans oublier aussi des armes à feu. » Il ajoute: « Après y’a des jeunes qui se livrent dans ce truc juste pour qu’on les respecte dans leur village, pour pas se faire attaquer, pour être respectés. »

Pierre en main, des jeunes prêts à caillasser les automobilistes

Et toi dans tout cela ? « Moi j’ai jamais participé à ces choses. Ma mère voulait que j’aille à l’école, pour avoir un travail, j’ai jamais été un voyou, c’est interdit. Mais j’ai des amis qui ont trainé comme des voyous. Et c’est à cause des jeunes de mon village qui étaient en guerre avec d’autres jeunes d’autres villages que je pouvais pas partir où je voulais. »

Tu veux dire que tu n’étais pas libre ? Tu ne pouvais pas aller dans certains endroits ? « Ouais, j’étais pas serein. Le pire c’est quand le bus s’arrête dans un village ennemi, quand tu rentres à la maison, t’es dans le bus, dans les embouteillages, au mauvais endroit, au mauvais village, à l’arrêt, t’as envie de disparaître. »

Tu n’as jamais été embêté par des jeunes de ton village car tu n’étais pas dans la rue pour protéger ton clan ? « Y’a beaucoup de jeunes de mon village qui se retrouvaient dehors car ils n’allaient pas à l’école. Mais moi je m’en foutais de ce que disaient les autres. Je suis ma route. Je sais où je peux aller et là où je ne peux pas aller. Dans les sorties, j’ai jamais eu peur mais y’a des endroits où je n’ai pas le droit d’aller.»

Est-ce qu’un jeune peut décider de changer de clan ? « Non, jamais. »

Ils ont envie de quoi ces jeunes à ton avis ? « On parle souvent entre nous, entre les gens de mon village, parfois même avec les jeunes des villages ennemis. Moi-même j’ai déjà parlé à un jeune délinquant qui m’a répondu qu’il aimerait bien partir à l’école ou bien travailler. »

En ce moment, il y a de plus en plus de violences, dans beaucoup de communes de Mayotte, d’après toi, comment est-ce que ça pourrait se régler ? Ils ont des revendications ? « Je pense qu’il faut occuper les jeunes qui sont dans la rue. Ils savent faire beaucoup de choses. C’est des jeunes qui ont la haine certes mais ils sont aussi très courageux, ils sont en détresse certains, ils n’ont plus rien à perdre mais je suis sûr que les intégrer au monde du travail pourrait faire baisser le pourcentage de violence à Mayotte. Au lieu de faire les voyous dehors, ils seront occupés par leur planning parce qu’ils savent que s’ils vont pas travailler, ils seront pas payés et pourront pas s’occuper de leur famille, voilà des horaires de travail, une vie un peu normale. »

Il commence à faire nuit. Je le remercie et lui promets de garder son nom anonyme. Son parcours scolaire lui a permis de trouver une formation professionnelle dans un domaine qui lui plait. Nous nous serrons la main. Il me quitte d’un sourire, en haussant la tête : « Fais attention à toi. » 

* Pour préserver l’anonymat de cette personne, son nom a été changé.

Mathilde Hangard 

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