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lundi 4 mars 2024
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Le Bambou mahorais, ce noble chiendent sous-évalué

C’est à l’initiative de l’association Likoli Dago que s’est déroulé sur 2 jours un colloque dédié au cycle du bambou, à destination d’un public qui a répondu massivement présent au sein du pole d’excellence de Coconi, afin de ratisser au plus large les connaissances et nombreuses exploitations de cet or vert, au final encore bien trop méconnu sur notre territoire.

Considéré à tort comme une plante invasive plus problématique que louable, le bambou n’a pourtant pas pour vocation d’être sauvagement défriché ou encore sollicité pour son unique et modeste industrie artisano-ornementale.

Jean-Luc Kouyoumji, chercheur bois Fcba et expert international bambou.

Et c’est bien pour sensibiliser les acteurs majeurs évoluant sur notre île que le programme d’échanges des savoirs et savoir-faire Soma à Mayotte, a souhaité faire appel aux expertise et ingénierie internationales de membres de l’institut Technologique forêt cellulose bois-construction et ameublement (Fcba) pour notamment animer cet événement. Dans sa singularité, le bambou est un super acteur de la photosynthèse captant à lui tout seul, de manière très rapide, le CO2 car l’élément carbone est justement indispensable à sa fulgurante croissance.

Le bambou est super pompe à CO2

« C’est une chance extraordinaire que nous avons sur la planète de justement pouvoir palier à cette problématique massive de CO2 dans l’air », informe Jean-Luc Kouyoumji, chercheur bois Fcba et expert international bambou. « Une fois capté telle une pompe par le bambou, qui sera lui-même transformé en un produit fini, cela permettra en quelque sorte d’emprisonner ce CO2 et diminuer son indice et sa diffusion dans l’air ambiant ». En somme une vertueuse spirale environnementale à laquelle se greffent d’autres atouts notamment économiques.

La richesse du bambou

Inconsciemment longtemps associé à une image pauvre et/ou marginale en occident, le bambou est pourtant un matériaux noble, au même titre que le bois, ancestral et désormais extrêmement rentable particulièrement pour le marché asiatique sud-est, l’Inde ou encore une partie de l’Amérique latine, notamment le Brésil. Pour résumer, l’industrie d’exploitation du bambou en Chine, c’est un bénéfice annuel de 50 millards d’euros. Mais cette injuste et dégradante vision tend justement à évoluer et l’engouement occidental, entre autres dans sa volonté de politique environnementale et renouvelable, s’en ressent de plus en plus et c’est là où il serait fortement intéressant de prendre ce lucratif train organique en marche : « À notre époque où tout le monde est tourné sur le béton, c’est un défi de faire accepter ce matériaux de construction », indique Rachida Omar, cheffe du service des ressources forestières rattachée au Conseil départemental, avant de poursuivre :

Rachida Omar, CD Mayotte

« Le département a pour projet la structuration des filières bois et bambou à Mayotte. C’est important en bien des points et indiscutable source d’emplois pour une ressource justement qui se veut abondante sur notre île mais encore à unique exploitation artisanale ». Une exploitation artisanale à laquelle se greffe ce caractère invasif justement du fait d’une méconnaissance ainsi que d’un non encadrement structurel et professionnel auxquels Emmanuel Desdoigts et Louis Dossal, co-gérants de la société Lilo Bambou, luttent depuis plus d’un an : « Nous sommes la première  et unique entreprise professionnelle à gérer la coupe, la collecte et le traitement du bambou à Mayotte pour le mettre à disposition en tant que matériau de construction. Nous travaillons soit auprès des agriculteurs à qui nous achetons directement le bambou, soit grâce à l’appui du département qui nous met à disposition ses propres parcelles de ressources naturelles ce qui représente moindres frais d’entretien sachant que nous nous chargeons de l’exploitation globale », nous explique Louis Dossal, issu comme son co-associé du monde de l’agriculture.

Emmanuel Desdoigts et Louis Dossal de Lilo Bambou, devant la serre construite par l’exploitation du bambou local de leur société

Une opération globale permettant aux deux compères d’être de véritables ambassadeurs bambou en devenir auprès du Monde agricole mahorais sensibilisant par la même occasion les intéressés sur l’importance des techniques de coupe, du calendrier à respecter et de la prise de conscience de cette richesse naturelle qui pousse à nos côtés. En ce sens, une toute première formation sera organisée au Centre de formation professionnelle et de promotion agricole (Cfppa) de Coconi lors de la prochaine coupe-collecte annuelle des bambouseraies entre août et octobre prochains.

L’acier vert aux super pouvoirs 

Dans le monde, il est répertorié 80 à 90 espèces de bambous. C’est une plante qui présente cet avantage de pluriemplois tant sur l’aspect alimentaire, pharmaceutique/cosmétique que manufacturé, industriel, artisanal mais aussi construction donc. Le bambou a su prouver à travers les siècles sa résistance phénoménale. De composition homogène, la masse volumique moyenne des ses parois est de 600 kg/m3.

L’architecte Hortense Jullien, co-présidente bénévole de l’association BAM

Bien qu’il soit incroyablement flexible et résistant, il ne peut être considéré comme imputrescible mais cela n’est aucunement un motif pour continuer à le bouder au profit de matériaux de longévité plus grande sur le papier mais surtout, plus énergivores notamment comme le béton ou encore le ciment, plutôt gourmands en matière d’eau alors que nous connaissons les problématiques internationales et locales liés à cette ressource. « Il est important de redéfinir le terme de durabilité », interpelle Hortense Jullien, architecte et co-présidente bénévole de l’association BAM (Bambou à Mayotte), «  tous les matériaux ont une durée de vie définie mais pas tous présentent une durabilité et dégradation naturelle n’impactant aucune pollution justement. La construction en elle-même est durable, tout comme le savoir-faire mais cela n’enlève en rien le fait que l’on puisse envisager le remplacement régulier d’éléments et, de surcroit, non polluants ».

Les structures bambou en pied ne seront idéalement pas en contact direct avec le sol

Et c’est désormais cette vision légitimement écologique et durable que les politiques et organismes souhaitent privilégier justement dans des choix et vision sur du long voire très long terme. Des politiques qui sollicitent de plus en plus les acteurs du bâtiment tout comme les architectes sur ces matériaux dits biosourcés; ce qui avait été le cas avec le retour de l’exploitation de la fameuse brique rouge de Mayotte demandé par le rectorat au cabinet Co-Architectes.

Camille Abdourakaz, cabinet Co-Architectes

À cette volonté affirmée se greffe une aspiration commune d’élargir ce panel en matière d’utilisation de matériaux locaux et ’’verts’’ pour lesquels il est intéressant de se former : « Dans cette éternelle problématique de normalisation, il est intéressant pour nous de nous renseigner auprès d’experts afin de pouvoir développer nos envies et idées projets par l’emploi de matériaux tel que le bambou », valide Camille Abdourakaz, architecte au cabinet précité, « dans le  cadre du futur projet de l’internat de Kaweni par exemple, tout le hall d’accueil sera fait en bambou. Donc toute la conception sera pensée et établie en ce sens raison pour laquelle notre présence est d’autant plus importante à ce congrès ».

Créer la filière du bambou à Mayotte 

Afin de répondre à diverses problématiques parallèles et indirectement liées à notre territoire, la création d’une filière bambou sur notre département se voudrait gage de développement social, économique mais aussi préventif dans les approches environnementales relatives notamment à la déforestation (charbon de bois), à l’érosion des sols ou encore à l’épuisement des réserves en eau. Un peu à l’image de la structure ArTerre Mayotte qui est à l’origine du développement de la filière brique de terre et qui incarne désormais un rôle pionnier à rayonnement national et international dans l’exploitation de ce matériaux bio et local. Il pourrait tout à fait en être similaire au regard du bambou mahorais garantissant un accroissement de l’autonomie économique locale.

Pieds de bambous fraichement découpés

Principalement réparties dans le nord de l’île, certaines des bambouseriaies, cartographiées depuis le ciel, s’étalent sur plus de 20 000m2* de surface. Il est à noter que la majorité des bottes recensées se centralisent à proximité de ravines et donc en contrebas d’accès pas toujours évidents. Cette problématique est à prendre en considération en amont car le but premier de l’analyse de l’association BAM, dans sa volonté de créer la filière pro bambou, est justement de respecter l’approche environnementale. Il n’est pas question de raser la nature pour construire des routes d’accès, Non ! Tout comme il est impératif qu’il soit pris en considération en amont les procédés les plus naturels possibles dans l’élaboration du traitement insecticide et fongicide du bambou et de son séchage anticipant justement sa dégradation future et l’emploi qu’on souhaitera lui octroyer.

Même coupées, les rhizomes toujours en terre assureront les prochaines pousses de nouvelles tiges

Les différents process de traitement 

Afin de garantir une pleine longévité du matériaux et une exploitation pérenne de ses bottes, nous aurons compris que la technique alliée à une coupe précise annuelle sont nécessaires. La tige une fois taillée ne poussera plus et gardera sa hauteur. Pour des structures moindres, les tiges peuvent être coupées entre 3 à 5 ans.

Structure de toit en combinaison, bambous vulgaris et géants

Pour des structures porteuses, il sera question de bambous plus matures coupés entre 5 à 7 ans. Afin d’éviter au maximum de solliciter son côté spongieux et un éventuel pourrissement prématuré, il sera bien évidement pensé d’isoler et pourquoi pas surélever les pieds au moyen, par exemple, de socles hydrofuges. Mais avant cette utilisation globale, il est impératif que les tiges de bambous coupées bénéficient d’un traitement de choc pour garantir leur pleine durée de vie alliée à la résistance escomptée. Pour ce faire, de manière globale, il existe 3 axes employés de par le monde : organique, chimique ou une combinaison des deux.

Chez nous la technique traditionnelle la plus connue, simple et peu onéreuse, consiste à tremper plusieurs semaines nos tiges coupées dans l’eau de mer afin de lutter conjointement contre les nuisibles, les potentiels champignons ainsi que l’élimination massive de l’amidon contenu dans le bambou. Des petits trous pourront être percés au niveau de chaque entrenoeud afin de réduire la flottabilité du matériau en y chassant l’air emprisonné. Par la suite, il sera question de bien sécher ces tiges au soleil pour prévenir tout pourrissement, pourquoi pas les bruler en surface interne et/ou externe (tout dépendra de l’utilisation) et d’y ajouter un répulsif et isolant naturel tel qu’une huile organique ou chimique tel que le xylophene pour le plus connu.

Présentation des différentes teintes et dégradations naturelles des bambous par Babali, co-président de BAM et menuisier professionnel

Aux Philippines, où la résistance des habitations en bambou ont fait leur pleine preuve en supportant successivement 2 massifs cyclones, comme nous l’expose Jean-Luc Kouyoumji, il est question d’un procédé de torréfaction de 2 heures durant lesquelles la partie chimique du bambou est transformée; la vapeur d’eau et les sucs s’en vont laissant un bambou sec et solide. Problématique, il semblerait que cela soit efficace contre les champignons mais les termites raffolent du résultat de ce processus pour le goût et la texture que cela laisse au bambou… Une sorte « de délicieuse biscotte » pour laquelle ll est donc indispensable d’envisager à l’issue un traitement chimique et/ou organique de lutte en ce sens. Dans une approche également naturelle, le bambou peut être bouilli durant près de 3 heures ce qui permet d’en extraire un maximum de son amidon.

Coupe intérieure d’un bambou attaqué par des termites

Un séchage efficace tout comme un préventif traitement insecticide, fongicide et anti-termites sera tout aussi indispensable. À ces méthodes plutôt douces s’ajoutent des procédés de trempage dans des solutions totalement chimiques mais dans le souhait d’une approche naturelle, de biodégradation saine dans le cycle de vie de déchets qu’on veut pouvoir gérer sans trop de contraintes et d’impacts sanitaires, il est vrai que ce type de méthodes se veut de plus en plus écarté notamment dans la politique de notre département que souhaite impulser les associations locales en lien avec ce projet.

Vue intérieure des compartiments d’une tige de bambou

Ainsi vous l’aurez compris, les pistes existantes et à venir, au regard de la pleine exploitation des bambous de types Vulgaris ou Tropical Géant présents sur notre île, sont d’ores et déjà bien amorcées mais les indispensables études à temps plein qui s’y greffent doivent pouvoir prendre une tournure davantage professionnelle sachant le caractère, dans l’immédiat, associatif et bénévole de la plupart des structures concernées. Des structures composées d’agronomes, de professionnels du monde agricole, de la menuiserie, de l’artisanat mais aussi d’ingénieurs ou encore d’architectes qui ont notamment contribué à re-lancer la production économique locale de matériaux telle que notre fameuse et endémique brique de terre et qui souhaitent poursuivre dans cette continuité de ressources locales encore bien trop sous-exploitées car de là dépend et dépendra aussi du devenir et de l’émancipation nationale de notre département qui peut tout à fait prétendre à incarner un territoire d’innovations économico-sociales, techniques, respectueux de l’environnement comme il l’a déjà prouvé à plusieurs reprises.

MLG

* Surfaces répertoriées par rapport à une superficie de feuillage et non de chaumes.

Projets architecturaux en bambou à venir sur notre département
Exploitation du bambou pour la construction de bancs ou bien d’abris
Exploitation artisanale du bambou local
Bambouseraie appartenant au Conseil départemental

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