Vente à la sauvette : tout n’était pas carré dans l’oignon

“Oignons un euro !” Qui n’a jamais croisé au centre de Mamoudzou, à Doujani ou ailleurs ces vendeurs d’oignons à bas prix, qui proposent aussi parfois de l’ail, des songes, des oranges ou des litchis en bord de route ?

Derrière ces vendeurs, le plus souvent des demandeurs d’asile arrivés d’Afrique, tout un système très lucratif, actif en 2018 et 2020, a été épluché par la justice, qui a condamné ce mercredi plusieurs entrepreneurs pour travail dissimulé. “On savait que ces gens là vendaient à la sauvette” a en effet reconnu l’un d’eux, qui a depuis déclaré son entreprise et régularisé sa situation commerciale.

Tout en haut de la pyramide, des conteneurs entiers d’oignons -ou d’autres fruits et légumes- arrivent, principalement d’Inde et de Madagascar. Première étape, ces produits livrés en gros sont déchargés, nettoyés et conditionnés en sacs de 10 ou 20kg pour ce qui est des fameux oignons rouges. Ce travail répétitif était exécuté par des Africains demandeurs d’asile, dans des entrepots de Kawéni. Certains étaient logés dans des conteneurs à proximité de leur lieu de travail. Cette étape passée, les sacs étaient chargés dans des camions et livrés à des grossistes, le tout sans qu’aucune facture ne permette la moindre traçabilité. Quelques chiffres ont toutefois été fournis. Au niveau du conteneur, l’oignon est acheté autour de 600€ le conteneur de 5 tonnes. Chargé dans un camion pour le grossiste, chaque tonne est revendue autour de 350€. A l’étape suivante, chaque sac de 20kg est vendu 15€ à 18€ au disctibuteur. Les grands sacs sont ensuite vidés et reconditionnés en petits sacs plastiques d’un 1 à 2kg, vendus entre 1 et 2€.

Au final, les gros vendeurs tirent un bénéfice considérables. Interrogés sur leurs revenus, les prévenus admettent un revenu net qui atteint 4000€ par mois. Un montant sans doute sous-estimé au regard des volumes qui transitent.

Pour la justice, plusieurs problèmes “graves” découlent de ce système, mis au jour par une longue enquête de la BMR, le service d’enquête de la PAF, et par la Dieccte.

Situation régularisée, prévenus à moitié pardonnés

La substitut Sarah M’buta dénonce la traite humaine qui se cache derrière ces ventes à la sauvette

D’abord, en l’absence de déclarations et de paiement de taxes et autres cotisations, ce réseau a créé “une situation de concurrence déloyale” vis à vis des vendeurs déclarés. Par ailleurs pour la substitut Sarah M’Buta dénonce un système “d’exploitation” . Parmi les témoignages à charge, celui de ce manutentionnaire, qui a suivi jour après jour un entrepreneur pour livrer les oignons “en échange de boissons” et parfois “d’un repas”.

Un autre, dans un entrepot, indique avoir un contrat de 20h/ semaine. Mais ses horaires ne collent pas : il dit travailler de 6h à 12h et de 13h à 18h, et parfois le samedi et dimanche “parfois il me donne 3€ et je me débrouille” indique-t-il. L’employeur lui, évoque sobrement des “heures supplémentaires”.

Interrogé, un chauffeur de camion indique gagner quelque 20€ par tonne livrée. Toujours sans facture à la clé.
“Ce ne sont pas que des histoires d’oignons et d’oranges, mais d’exploitation d’êtres humains“ a dénoncé la substitut du procureur, requérant jusqu’à 6 mois de prison et 5000€ d’amende pour les différents protagonistes, jugés dans deux affaires disctinctes mais qui avaient en commun un entrepreneur unique.

“On pourrait se dire que ce sont des gens qui vendent des oignons, que ce n’est pas très grave, mais ce sont des faits qui portent préjudice au secteur économique de Mayotte car les personnes sont employées dans des conditions illégales et sont souvent exploitées. Ce sont des faits fréquents à Mayotte où des gens arrivent pour survivre sans papiers et sont contraints de travailler pour quelques euros par jour. Ils ne sont pas poursuivis pour traite humaine mais ça y participe” a enfoncé la parquetière.

A l’issue d’une matinée d’instruction des deux dossiers, les peines semblent éloignées de la gravité des faits énoncés, et des bénéfices engrangés. La peine la plus élevée est de 5000€ d’amende, un autre entrepreneur écope de 500€ d’amende.

L’élément qui a pesé à décharge, c’est la régularisation des entreprises poursuivies, désormais toutes inscrites au registre des sociétés. Est-ce ce qui explique que le cours de l’oignon a augmenté ? Une certitude, quand les prix sont trop beaux, c’est qu’en bas de la chaîne, des travailleurs précaires l’ont… dans l’oignon.

Y.D.

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