Lycée Bamana : après Chido, un établissement qui tient mais où le sport est sacrifié

Entre bâtiments abîmés, infiltrations d’eau et manque d’infrastructures, le lycée Bamana tente de maintenir le cap. Si les cours ont repris à plein régime, la réalité du terrain révèle des inégalités fortes, notamment pour les disciplines comme l’EPS, devenues presque impossibles à enseigner.

Ce lundi 23 mars 2026, la pluie tombe sans discontinuer sur le lycée Younoussa Bamana, à Mamoudzou. Dans les allées escarpées de l’établissement, l’eau ruisselle, transforme les passages en chemins boueux et complique les déplacements. Ici, chaque montée, chaque escalier rappelle que venir étudier ou travailler relève parfois du parcours du combattant.

Le rectorat et le proviseur nous ont autorisé l’accès, sans toutefois souhaiter s’exprimer. Guidée par François Nouchet, enseignant en économie-gestion et représentant syndical, la visite révèle un établissement à deux visages. « Il faut être sportif pour venir travailler à Bamana, ça monte », glisse-t-il avec un sourire en nous montrant chaque recoin du lycée. Une remarque presque ironique, tant le sport est aujourd’hui l’une des disciplines les plus sacrifiées.

Avec plus de 2.800 élèves, le lycée fonctionne désormais « à plein régime ». Autrement dit, les rotations imposées après le cyclone Chido, survenu le 14 décembre 2024, ont disparu, mais la pression est constante. « C’est l’usine ici », résume-t-il.

Des conditions de travail encore précaires

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Ce vaste chantier, censé accueillir une salle des professeurs, une infirmerie et plusieurs bureaux administratifs, demeure inachevé en ce 23 mars 2026.

Les bâtiments portent encore les stigmates de la catastrophe. Certaines salles ont été remplacées par des modulaires, installés notamment sur l’ancien terrain de sport. Mais ces solutions d’urgence montrent déjà leurs limites.

Dans plusieurs classes, l’eau s’infiltre à la moindre pluie. « Venez voir, on est obligés d’éponger », confie un enseignant. Un autre ajoute : « Les élèves ont les pieds dans l’eau, leurs sacs aussi, les élèves, levez vos pieds, regardez l’eau », nous indique-t-on. Une situation qui perturbe directement les cours.

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Les salles de cours, sévèrement endommagées par le cyclone, restent dans cet état au 23 mars 2026.

Les retards de chantier aggravent le sentiment d’improvisation. La nouvelle salle des professeurs, attendue pour début mars 2026, est encore loin d’être achevée. Toiture incomplète, ouvriers toujours à l’œuvre : le calendrier s’étire. Même constat à la cantine. Depuis le cyclone, les repas chauds ont disparu. « Avant, on cuisinait sur place. Maintenant, on reçoit des plats livrés », explique une agente. Au menu quotidien : salade, pain, dessert. « J’aimerais qu’on refasse des plats chauds, mais les travaux ne sont pas faits ». 

Dans les salles de classe, les difficultés techniques s’accumulent. Ventilation en panne, climatisation inexistante, matériel défectueux. « Sur six salles, cinq sont inutilisables au niveau informatique », rapporte un enseignant.

Dans l’établissement, une seule salle, « la 106 », équipée de climatisation, est devenue la plus convoitée. Malgré tout, certains relativisent. « On travaille dans des conditions meilleures qu’après le cyclone. On a l’eau et l’électricité, c’est déjà ça », confie un professeur, en faisant la part des choses.

Des élèves entre résignation et adaptation

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Dans les salles modulaires, les élèves suivent parfois les cours les pieds dans l’eau.

Pour les élèves, les difficultés ne datent pas uniquement du cyclone. Le manque d’infrastructures est un problème ancien. « On n’a pas d’abris, le préau est plein, on nous dit de bouger mais on ne sait pas où se poser », expliquent plusieurs lycéens. « On n’a pas le droit de rester dans les escaliers », avoue un élève, « mais il n’y a pas assez de bancs », ajoute-t-il.

D’autres évoquent le manque de places au CDI ou les cours manqués en raison des intempéries et des transports compliqués. « On rate des cours tous les jours s’il pleut comme ça comme aujourd’hui », reconnaît une élève de terminale. « Et après on perd du temps, il faut faire tout le tour par les escaliers, pour aller d’une salle à l’autre », se désole un autre élève. « Il fait trop chaud, il n’y a pas de clim », lâche enfin un élève de seconde.

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Le préau, aujourd’hui saturé d’élèves, se transforme en point de congestion, particulièrement sous la pluie.

Les sanitaires restent un point noir. Toilettes « rarement ouvertes » d’après les élèves, problèmes d’hygiène, installations dégradées : les constats sont unanimes. Pourtant, une amélioration est soulignée : la sécurité au sein du lycée. « C’est mieux qu’avant », affirment plusieurs élèves. La présence policière régulière aurait apaisé les tensions aux abords de l’établissement, confirment certains enseignants.

Malgré tout, l’attachement au lycée demeure. Michela, élève de seconde, résume : « C’est bien d’être à Bamana. Et c’est mieux après Chido, on a cours tous les jours maintenant ». 

Le sport, une matière sacrifiée 

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Les modulaires, installés sur l’ancien terrain de sport, privent les profs d’EPS de leur espace, s’inondent à la moindre pluie et, selon le personnel, révèlent de sérieuses lacunes dans la gestion des chantiers.

Mais c’est l’éducation physique et sportive qui cristallise le plus de difficultés. Le cyclone a endommagé de nombreuses salles du lycée. Pour y remédier, des salles modulaires ont été installées sur le terrain de sport, au détriment de l’éducation physique et sportive. Depuis, enseigner cette matière relève de l’improvisation permanente. « C’est la galère totale », confie un enseignant à Mayotte depuis plus de quinze ans. Une collègue précise : « On a une seule salle, sans climatisation, sans vestiaires, sans douches. Les élèves se changent où ils peuvent ». 

Pour les activités extérieures, les enseignants doivent se déplacer hors du lycée. Mais là encore, les contraintes sont nombreuses : tensions entre villages, distances à parcourir à pied, manque d’infrastructures adaptées.

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Les profs d’EPS doivent se partager cette seule classe pour dispenser leurs cours.

« On ne peut pas emmener toute une classe au stade de Cavani ou de Baobab, certains élèves ne peuvent pas s’y rendre », explique un professeur. Résultat : des cours d’EPS réduits à des activités en intérieur, parfois dans des lieux inadaptés. « Je fais du tennis de table dans le réfectoire », raconte une enseignante.

Les conditions climatiques aggravent la situation. Chaleur intense, pluie tropicale, absence de points d’eau… difficile d’imaginer une pratique sportive normale. « Faire du sport dans ces conditions, sous plus de 30 degrés, puis enchaîner les cours, sans se doucher, c’est pas imaginable », résume encore un professeur. Tous les enseignants d’EPS sont unanimes : leur discipline est devenue « le parent pauvre ». « On peut tous vous dire la même chose, notre matière est reléguée au second plan ou même au dernier plan, on ne peut pas faire cours correctement, on s’adapte en personne mais jusqu’à quand ? », disent-ils unanimement.

Une communauté éducative soudée malgré tout

En dépit de ces difficultés, un élément revient dans tous les témoignages : l’ambiance. « Il y a une très bonne équipe », confie une professeure de français arrivée en août dernier. « Les élèves sont motivés ». Même constat chez ses collègues. « Les élèves sont très gentils, c’est pour ça que je reste », explique une enseignante d’EPS. Un professeur d’histoire-géographie, arrivé récemment, abonde : « C’est vraiment super d’enseigner ici ». 

Au lycée Bamana, le lien entre élèves et personnels fait tenir l’ensemble. Une solidarité qui pallie ce que l’institution ne fournit plus. Car derrière cette cohésion, le décor est tout autre : bâtiments détruits, équipements dégradés, infrastructures en suspens. « On répète, on répare, puis on recommence », résume, sous couvert d’anonymat, un membre du personnel. Les questions, elles, demeurent. Que deviendront les locaux ? Les installations sportives seront-elles reconstruites ? Pourquoi du matériel parfois récent est-il laissé à l’abandon ? Car le lycée fonctionne encore, mais à quel prix : celui d’un service public maintenu tant bien que mal.

Mathilde Hangard

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