« Hier ça allait et aujourd’hui je suis cassé de partout ». Cette phrase, entendue dans le sud de Mayotte, revient de bouche en bouche. Tandis que Santé publique France-Mayotte alerte sur une dynamique désormais pré-épidémique, la réalité vécue sur le terrain apparaît contrastée : symptômes évocateurs, renoncements aux soins, et peu de visibilité institutionnelle à ce stade.
Une dynamique sanitaire jugée préoccupante
D’après la cartographie du risque vectoriel au 18 février 2026 publiée par l’Agence régionale de santé de Mayotte, le Sud est classé en faible densité malgré des patients malades, tandis que la Petite-Terre apparaît en rouge alors que les indicateurs y sont jugés très bas par les soignants.

Les chiffres sont clairs, et ils inquiètent. Depuis le début de l’année 2026, la circulation du virus du chikungunya s’intensifie rapidement sur le 101ème département. Selon Santé publique France, le nombre de cas hebdomadaires a connu une augmentation brutale à partir de début février, rompant avec une période de circulation encore modérée observée en janvier.
« La dynamique observée est compatible avec une transmission active et soutenue », indique l’agence sanitaire nationale dans son dernier bulletin régional. En quelques semaines, le taux de positivité des tests biologiques a presque triplé, traduisant une diffusion du virus bien plus large que celle détectée fin 2025. Cette évolution a conduit au passage du territoire en phase 2B du plan ORSEC arboviroses, correspondant à un stade pré-épidémique.
Santé publique France insiste également sur le contexte environnemental particulièrement favorable : saison des pluies bien installée, chaleur, humidité persistante, densité élevée de moustiques Aedes. À ces facteurs climatiques s’ajoutent des éléments structurels bien connus à Mayotte — stockage domestique de l’eau, déchets accumulés, habitats exposés — qui favorisent la multiplication des gîtes larvaires.
Dans le Sud et à Mamoudzou, la maladie a fait son nid

Sur le terrain, le chikungunya n’est pas qu’un signal statistique. Dans le Sud de l’île, où se concentrent les incidences les plus élevées, les symptômes sont déjà largement ressentis, même s’ils restent souvent pris en charge hors du système de soins.
À Bouéni, près de l’école maternelle Jean de La Fontaine, plusieurs habitants affirment « avoir le chik ». Un homme d’une cinquantaine d’années, toujours actif malgré la douleur, témoigne. « Hier ça allait et aujourd’hui je suis cassé de partout. Je travaille quand même, mais j’ai des courbatures très fortes. Je suis au bout de ma vie ».
À M’Zouazia, une femme décrit une évolution en deux temps, typique de la maladie. « J’ai eu trois jours comme une grosse grippe, puis ça allait mieux. Et là, ça recommence, j’ai à nouveau mal partout ». Aucun des deux n’a consulté. « Ça sert à quoi ? », tranche-t-elle. « Il n’y a rien à faire ». Ce renoncement aux soins revient fréquemment dans les échanges, contribuant à une circulation du virus largement invisible dans les données de consultation.
À Mamoudzou, même constat. Une infirmière évoque fièvre, douleurs articulaires et éruptions cutanées apparues après quelques jours. « J’ai été bien malade deux ou trois jours. Maintenant ça va nettement mieux, mais j’ai des plaques sur les jambes. Je ne sais pas trop si c’est le chik ». Elle n’a pas consulté non plus. « Je n’ai pas de facteurs de risque. Je ne vais pas aller faire la queue chez le médecin, prendre la place de quelqu’un qui en aurait plus besoin, à part pour les statistiques épidémiologiques, ça ne sert pas à grand-chose que j’aille consulter ».
Petite-Terre encore en retrait, une vigilance sous-jacente

À ce stade, Petite-Terre semble relativement épargnée. Au Centre hospitalier Martial-Henry, à Pamandzi, aucun afflux particulier de patients présentant des symptômes évocateurs n’a été observé jeudi 26 février.
« Pour l’instant, on n’a pas beaucoup de patients avec des symptômes évocateurs du chikungunya », indique la secrétaire à l’accueil, confirmant une circulation encore peu perceptible sur cette partie du territoire.
Même tonalité à la pharmacie des Badamiers. « Pas plus que cela pour l’instant, ni sur les symptômes rapportés, ni sur les sorties de médicaments », explique le pharmacien titulaire. En première intention, le conseil reste inchangé : paracétamol, repos, parfois vitamine C. « Le traitement est essentiellement symptomatique », rappelle-t-il. Quant à la prévention vaccinale, elle se heurte encore à une forte défiance. « Le vaccin a une très mauvaise image au sein de la société mahoraise », observe le pharmacien.
Entre chiffres alarmants et banalisation du risque
Sollicitée afin de préciser l’évolution de la situation épidémiologique, les mesures déjà engagées et la stratégie de réponse envisagée, l’Agence régionale de santé (ARS) de Mayotte n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Pourtant, le décalage observé entre la progression des indicateurs sanitaires et la perception individuelle de la maladie constitue un point de vigilance. Si la majorité des formes de chikungunya restent bénignes, l’augmentation rapide du nombre de cas expose mécaniquement à un risque accru de complications, notamment chez les personnes les plus vulnérables.
La circulation du virus semble ainsi évoluer selon deux temporalités distinctes : celle, rapide et objectivée, des courbes épidémiologiques, qui témoignent d’une transmission désormais active, et celle, plus diffuse, du vécu quotidien, fait de symptômes bien caractéristiques de la maladie face à un recours très limité au système de soins. Les prochaines semaines permettront de déterminer si cette circulation encore peu visible bascule vers une épidémie plus manifeste, ou si le virus continue de se diffuser de manière hétérogène, porté par une forme d’habituation progressive aux risques sanitaires, sur une île aux multiples crises.
Mathilde Hangard


