« Celui qui reconstruit sa maison ici, on va l’embarquer ! », lance un policier aux dizaines de personnes devant lui, venues se masser devant le portail du lotissement de Coallia, à Tsoundzou 2 en attente de réponses. Suite à un arrêté préfectoral du 10 février, l’entrée du camp doit être évacuée afin de libérer l’accès au chantier de la station d’épuration de Mamoudzou Sud et au site de Coallia.

En lien direct avec les autorités, des exilés ont dressé une liste des personnes concernées par l’évacuation. Le but est de leur permettre de s’installer plus loin, à l’arrière du camp, autour des rampes d’eau mises en place par l’ONG Solidarités International, afin qu’elles n’entravent pas la circulation et l’accès aux chantiers, ni ne s’exposent aux dangers des travaux et de la nationale 2. « Si vous ne m’écoutez pas, vous ne serez pas sur la liste ! », ajoute le policier, souhaitant mettre fin à l’attroupement.
Quelques minutes plus tard, un camion achemine une benne à ordures, et les premiers logements de fortune sont démontés. Palettes, bambous et autres matériaux sont rassemblés, sous le regard des familles, les pieds dans la boue. Certains quittent les lieux pour tenter de sauver leurs maigres affaires, comme un matelas.

Pour le moment, seule cette partie du camp semble concernée par le démantèlement, comme l’indique la préfecture. Cependant, l’arrêté préfectoral précise aussi que le camp se situe à proximité immédiate d’une mangrove, espace naturel sensible soumis à une réglementation stricte en raison des risques environnementaux et de submersion. Il souligne aussi que l’implantation d’habitats non autorisés à proximité d’un transformateur électrique et utilisant des branchements non conformes, constitue une atteinte à la sécurité publique. Des éléments qui concernent l’ensemble du camp, et qui laisse envisager une destruction entière de ce dernier.
Une situation plus que prévisible

Depuis l’installation des premières personnes en octobre dernier, après le démantèlement du camp de La Guinguette, toujours à Tsoundzou 2, la scène de ce vendredi matin était prévisible. La population du camp ne cesse de s’agrandir. Des centaines de personnes en octobre, à plus de 800 en décembre, le camp accueille aujourd’hui plus de 1.000 habitants.
Dès les premières constructions, l’impact sur la mangrove était identifié. De nombreux déchets sont présents sous les palétuviers et dans la boue, mais surtout, les nouvelles constructions piétinent la zone humide, et créent des chemins dans la mangrove, propice à sa destruction.
Les exilés eux-mêmes essayent pourtant de préserver le milieu, des panonceaux ont été installés par certains d’entre eux et l’association « Club Okapi », afin de signaler de ne pas jeter les déchets dans la zone. Une initiative notable mais insignifiante pour beaucoup de personnes dans le camp qui tentent de survivre au quotidien, sans ressources et qui n’ont que la mangrove pour se nettoyer, s’abriter du soleil ou s’aérer l’esprit.

Le blocage du chantier de la station d’épuration était, lui aussi, prévisible depuis plusieurs mois. Zone principale d’accès au camp, elle est rapidement devenue le cœur des échanges avec l’extérieur : c’est ici que se garent les scooters, que quelques marchands installent leurs étals, et que les habitants se rassemblent pour échapper à la chaleur écrasante des tentes et à la promiscuité du camp.
Lors de la démolition du camp de la Guinguette, la préfecture avait réalisé une opération de relogement qui selon le préfet était « la plus grosse mise à l’abri » depuis deux ans. 402 personnes avaient pu être réparties à travers plusieurs logements sur le territoire. Les 900 autres personnes, faute de solutions, avaient été laissées à la rue.

La Direction de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités (DEETS), indiquait ne pas pouvoir formuler une notification de relogement ou une notification d’hébergement à l’ensemble des ménages en raison du manque de places d’hébergement mobilisables. Un argument repris récemment avant la destruction des habitations en tôle, le long de la Gouloué, où la DEETS a ajouté que le cyclone Chido a détruit « 68 % des logements collectifs et 36 % des logements résidentiels en dur ».
Mais la question du relogement n’est d’ailleurs plus obligatoire depuis l’entrée en vigueur de loi pour la refondation de Mayotte et son article 18*, et l’opération de ce vendredi n’a aucunement eu pour objectif de favoriser le relogement des déplacés.
Une boucle sans fin, faute de volonté politique
La gestion du camp autour du stade de Cavani en mars 2023, a été un avertissement pour les autorités, marquant le début de l’arrivée importante de demandeurs d’asile à Mayotte, que l’on peut qualifier de première. Depuis, les scénarios sont les mêmes et si la totalité du camp n’est pour l’instant pas démantelée, l’action de ce vendredi matin n’est pas nouvelle, elle est symptomatique de la politique menée ces dernières années.

Des exilés arrivent, principalement des demandeurs d’asile fuyant des pays en guerre comme la République Démocratique du Congo ou la Somalie. Leur première demande traîne dans les méandres administratifs… et ils s’installent dans un camp de fortune, insalubre et dangereux. Les mois passent et les exilés construisent leurs habitations et retrouvent un peu de dignité. Des associations leur viennent en aide pour y installer un accès à l’eau. Mais l’environnement en souffre, tout comme la vie du village voisin. Le camp s’agrandit, la situation est intenable. La couverture médiatique s’intensifie et un démantèlement est annoncé, en guise de solution. Les engins de chantier débarquent, les discours officiels se succèdent, chacun pose pour la photo mais aucun relogement n’est proposé. Surtout, la volonté politique de trouver une solution durable fait défaut. Les personnes se retrouvent à la rue et se réinstallent dans un nouveau camp… et la boucle recommence, inlassablement.

Les exilés, la population et les autorités compétentes, tout le monde connaît cette réalité et pourtant la situation reste la même, au détriment de tous. L’heure n’est plus de savoir si un camp ou non doit être démantelé, si l’endroit est ou n’est pas insalubre, mais à la mise en place d’une solution durable. Le contexte politique actuel, avec les élections municipales et bientôt présidentielles, laisse peu de places à un débat constructif. La société civile reste elle aussi divisée, entre volonté de soutien, amalgames et quotidien rendus difficiles. Une solution, ou du moins un début d’initiative, ne peut pas non plus venir uniquement de Mayotte, ni même de la France, et nécessite des discussions à l’échelle régionale.
Mais en attendant l’urgence est là. Les ressortissants congolais de la RDC sont désormais majoritaires parmi les primo-demandeurs d’asile à Mayotte, relève l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), et les arrivées en bateau sont régulières sur les côtes mahoraises, malgré les volontés affichées de créer un « Rideau de Fer ». Estimer que le « flux » s’arrêtera est illusoire.
« Si on bouge d’ici, je vais faire quoi à votre avis ? Suivre les autres et me réinstaller ailleurs, je n’ai pas le choix », confie Emmanuel* venue de la RDC. « Cela fait 6 mois que j’attends ne serait-ce qu’un premier retour suite à ma demande d’asile. Mais pour l’instant rien, rien du tout ». Après avoir été évacué du camp de la Guinguette, il se prépare à l’être une seconde fois. Bis repetita…
Victor Diwisch
*A Mayotte, lorsque des locaux ou des installations édifiés sans droit ni titre constituant un habitat informel (…) le représentant de l’Etat dans le département peut, par arrêté, ordonner aux occupants de ces locaux et de ces installations d’évacuer les lieux et aux propriétaires de procéder à leur démolition à l’issue de l’évacuation.
**le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat


