C’est un vote qui n’aurait pas dû en être un. En commission des finances, les députés ont rejeté l’article fixant le montant de la dotation globale de fonctionnement (DGF) pour l’année 2026, la somme que l’État verse chaque année aux collectivités pour assurer les services publics locaux.
Présentée comme une simple prise de position contre une « année blanche », la décision a pourtant donné l’impression, au moins pour quelques heures, que la première recette des communes et des départements pouvait disparaître. De quoi semer le trouble, bien au-delà de l’Assemblée nationale.
Un rejet d’article aux allures de faux pas budgétaire

La scène s’est jouée tard dans la nuit, dans une atmosphère déjà alourdie par des semaines de débats budgétaires inachevés. En reprenant l’examen du projet de loi de finances pour 2026, interrompu avant les fêtes, les députés se sont attaqués à l’un de ses articles les plus sensibles : celui qui fixe le montant de la dotation globale de fonctionnement.
Résultat : l’article est rejeté ! Techniquement, cela signifie que le budget ne prévoit plus, à ce stade, la principale dotation versée par l’État aux collectivités locales. Dans la commission, la surprise est palpable. Certains parlent d’un simple « avis », d’autres peinent à masquer leur stupeur. Le rapporteur général du budget, Philippe Juvin, résume l’instant par une pointe d’ironie : l’économie réalisée serait de l’ordre de 47 milliards d’euros, soit exactement ce que le Gouvernement cherche à économiser depuis des mois.
Derrière la blague, l’embarras est réel. Car jamais la DGF n’avait ainsi été effacée du texte, même provisoirement. Et ce rejet intervient alors que l’exécutif n’exclut plus le recours à l’article 49.3 pour faire adopter le budget, preuve supplémentaire d’un débat enlisé.
La DGF, une ligne budgétaire… vitale

Si le vote a suscité une telle émotion, c’est que la DGF n’est pas une dotation parmi d’autres. Elle constitue la principale ressource financière de nombreuses communes, intercommunalités et départements. Contrairement aux subventions ciblées, elle finance le fonctionnement du « quotidien » : écoles, routes, eau, déchets, action sociale, etc.
Pour justifier le rejet, le président de la commission des finances, Éric Coquerel, évoque un désaccord politique : l’article rejeté entérinait une « année blanche », c’est-à-dire une reconduction du montant de la DGF sans revalorisation, malgré l’inflation. Le vote, selon lui, vise donc l’article tel qu’il est rédigé, non la dotation elle-même.
Une distinction que beaucoup jugent théorique. Jean-René Cazeneuve, ancien rapporteur général du budget, s’en indigne : rejeter l’article revient, de fait, à supprimer la DGF du budget. Même pour quelques jours, le symbole est lourd. Les abstentions sont également pointées du doigt, accusées d’avoir facilité ce résultat paradoxal : voter contre une stagnation, en faisant disparaître la ressource.
Une inquiétude qui dépasse l’hémicycle

Au-delà de ce « tumulte » parlementaire, l’épisode a réveillé une inquiétude plus profonde chez les élus locaux. Les associations de collectivités dénoncent une décision « incompréhensible » et « grave », rappelant que la DGF constitue un socle phare du pacte financier entre l’État et les territoires. Cette inquiétude est d’autant plus vive dans les collectivités dont les marges fiscales sont faibles et les besoins élevés. Là où l’impôt local ne suffit pas, où la pression démographique et sociale est forte, la DGF n’est pas un simple confort budgétaire mais une réelle condition de continuité des services publics. Mayotte, comme d’autres territoires ultramarins, illustre cette dépendance structurelle : toute incertitude sur les dotations de l’État y produit des effets immédiats.
Certes, personne n’imagine sérieusement que la DGF disparaisse définitivement. En séance publique, l’article devrait être réécrit, amendé, et réintroduit. Mais l’épisode laisse une trace politique. Il révèle la fragilité du débat budgétaire et l’instabilité ressentie par les collectivités, sommées de bâtir des budgets pluriannuels quand leur principale ressource peut être remise en cause au détour d’un vote. Mais pour les territoires, le message est passé : la visibilité financière reste, plus que jamais, suspendue aux équilibres politiques nationaux.
Mathilde Hangard



