Depuis quelques jours, à Mayotte l’État a lancé, une opération de sécurité baptisée « Kingia ». Pendant deux mois, forces de l’ordre et services de l’État seront mobilisés pour « renforcer durablement la sécurité des Mahorais et préserver l’ordre public sur l’ensemble du territoire », a annoncé le préfet du département, François-Xavier Bieuville. Présentée comme une action coordonnée et ciblée, cette initiative prolonge des dispositifs déjà expérimentés ces dernières années.
Une nouvelle opération dans une longue série déjà engagée

Après « Wuambushu » en 2023 et « Place nette » en 2024, l’opération « Kingia » s’inscrit dans une continuité assumée. Lors d’une « conférence de sécurité », à destination des élus, organisée le 10 avril pour présenter l’opération, le préfet François Xavier-Bieuville a rappelé cette filiation : « L’opération Kingia est une opération qui est dans la droite ligne des opérations que Mayotte a déjà connues ».
Le dispositif repose sur un renforcement temporaire des moyens, avec l’arrivée de renforts venus de métropole et la mobilisation accrue des services judiciaires. Des effectifs supplémentaires ont été déployés dans les zones de police comme de gendarmerie, tandis que des magistrats sont spécifiquement affectés au suivi des procédures liées à l’opération. L’objectif est de concentrer les moyens sur une période courte afin de produire des résultats rapides.
« L’objectif est d’avoir un choc de sécurité pendant deux mois », a précisé le préfet, en assumant une logique d’intervention brève et intensive qui, au fil des opérations, tend à s’imposer comme la principale réponse publique à une situation pourtant ancienne et profondément enracinée.
Une mécanique sécuritaire assumée, face à des réalités plus complexes
L’opération s’appuie sur une organisation centralisée et quotidienne, pilotée par un poste de commandement interservices chargé de coordonner l’ensemble des actions. « Concrètement, il y a un poste de commandement inter-service (PCIS) qui coordonne l’ensemble des opérations (…) avec des programmations quotidiennes », a détaillé le préfet.
Dans ce cadre, les interventions visent à la fois les réseaux de délinquance structurée, les situations d’habitat informel et les activités relevant de l’économie illégale. Le préfet évoque un objectif fixé par le ministère de l’intérieur de « 70 interpellations de chefs de bande », tout en soulignant que « 23 personnes » considérées comme impliquées dans des exactions en groupe ont déjà été arrêtées.
La dimension partenariale est également mise en avant. Les maires, nombreux lors de la conférence, sont appelés à jouer un rôle central dans ce dispositif. « Le maire est un acteur de sécurité (…) c’est un continuum avec le travail de la police et de la gendarmerie », a rappelé le préfet.
Des « chocs » répétés et leurs effets durables : une promesse discutée

L’État justifie cette nouvelle mobilisation sécuritaire par les résultats des opérations précédentes. « Les résultats sont très probants », a affirmé le préfet François Xavier-Bieuville, évoquant notamment une « baisse substantielle de 6 % de la délinquance » à l’issue de l’opération Place nette, déployée entre le 16 avril et le 3 juillet 2024. Ce chiffre, toutefois, ne précise pas la nature de l’indicateur retenu (plaintes enregistrées, faits constatés ou données judiciaires consolidées…) ni ses variations selon les types d’infractions.
C’est également la conception même du temps sécuritaire qui interroge. « Il faut que nous ayons des chocs de sécurité réguliers. Avoir ou donner le sentiment d’une sécurité permanente est excessif (…) ce que nos compatriotes mahorais attendent ce sont des chocs de sécurité », a déclaré le préfet. Une approche par séquences, qui repose sur l’idée d’effets différés après des interventions concentrées. « Il y a un effet extrêmement durable après l’opération », a-t-il ajouté.
Dans un territoire marqué ces dernières années par des épisodes récurrents de violences, y compris pendant et après des dispositifs similaires, cette lecture continue de susciter des interrogations. Le préfet en décrit lui-même la dynamique initiale : « Nous l’avions vu pendant Place Nette, il y a, au démarrage, des troubles à l’ordre public mais très rapidement ces troubles sont maîtrisés », estimant que ces phases de tension s’inscrivent dans un processus pérenne de retour à l’ordre.
Or, le bilan officiel de l’opération Mayotte Place nette (avril–juillet 2024), transmis par la préfecture après la conférence, fait état de 938 interpellations, 270 armes saisies, 4 190 reconduites à la frontière et 650 habitats déconstruits. Ces données traduisent une intensification nette des moyens mobilisés. Elles coexistent cependant avec une succession d’épisodes de violences signalés sur la même période, y compris dans les mois suivants, notamment à Mamoudzou (Kawéni, Cavani, Tsoundzou), à Koungou, à Vahibé en avril et mai 2024, à Passamaïnty et Ironi entre juin, juillet et août, ainsi que des caillassages de bus du CHM à Majicavo à la rentrée scolaire, ou encore des faits rapportés à Kahani et dans plusieurs établissements scolaires au mois de novembre 2024.
L’ensemble dessine un décalage entre des indicateurs globaux issus des bilans d’opération et une série d’événements de terrain qui, dans leur répétition, nuancent l’idée d’une amélioration linéaire et stabilisée.
Mathilde Hangard avec Léo Vignal


