Ce mercredi matin, dans l’hémicycle Younoussa Bamana, autour de la table, les forces de l’ordre, la justice, des associations, des professionnels de santé, des représentants du rectorat et de la préfecture. Tous étaient là pour l’installation du premier comité local d’aide aux victimes dédié aux violences faites aux femmes à Mayotte, une instance présentée comme un outil de coordination, mais aussi comme un point de départ pour améliorer concrètement la prise en charge sur le territoire.

Dès les premiers mots, la vice-présidente Zouhourya Mouyad Ben rappelle les limites actuelles. « Beaucoup a été fait grâce aux associations et aux institutions présentes aujourd’hui, mais beaucoup reste encore à faire pour celles qui n’arrivent pas à mettre des mots sur ce qu’elles vivent », explique-t-elle. Elle a aussi élargi le sujet en évoquant d’autres formes de violences, notamment dans le monde politique, rappelant qu’une seule femme est aujourd’hui maire à Mayotte, un chiffre qui, selon elle, montre que l’accès des femmes à certains niveaux de responsabilités reste encore compliqué.
Des chiffres parlants
Les chiffres présentés donnent un aperçu de la situation. En effet, à Mayotte, 859 cas de violences intrafamiliales ont été recensés en 2025, dont 543 violences conjugales. Les violences sexuelles atteignent 472 faits, un chiffre en forte hausse. Selon l’INSEE, 9 % des femmes déclarent avoir subi des violences physiques ou sexuelles, contre 5 % dans l’Hexagone. « Ces violences peuvent être psychologiques, physiques, économiques, sexuelles, administratives. Elles touchent tous les milieux et toutes les générations », souligne le sous-préfet Christophe Le Droumaguet-Paris.

Dans ce contexte, le comité local d’aide aux victimes vise à dresser un état des lieux des dispositifs existants, identifier les manques et proposer des ajustements. Inscrite dans le cadre des CLAV créés après 2018. Sur l’île, cette instance doit aussi assurer un rôle de coordination et de suivi des parcours, notamment face aux violences intrafamiliales, avec des recommandations concrètes.
Sur le terrain, les difficultés concernent surtout l’hébergement, avec seulement 73 places disponibles, jugées insuffisantes. « On a très peu de places par rapport à la demande », explique Manarsana Boina, Directrice Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité, qui souligne l’objectif de l’instance d’évaluer les dispositifs et d’augmenter les capacités d’accueil.
Dans les échanges, la question culturelle a également été abordée. Nafissata Moudhoire évoque des situations encore tolérées dans certaines familles. « Il faut mettre fin à ça ! », affirme-t-elle, en appelant à un travail avec l’Éducation nationale pour sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge.
Coordonner les prises en charge
Autre enjeu soulevé, l’accompagnement des victimes, qui passe aussi par une meilleure coordination entre les professionnels. À ce titre, le projet de salle « Mélanie », actuellement en cours de déploiement par la gendarmerie via « les Maisons de protection des familles », doit à la base permettre d’éviter aux victimes de répéter plusieurs fois leur récit, en réunissant au même moment enquêteurs, médecins et psychologues.

Aujourd’hui, ce dispositif reste encore partiel à Mayotte, ce qui oblige souvent les victimes à raconter plusieurs fois les faits, un processus qui peut être lourd et freiner leur reconstruction. « Le traumatisme, c’est une pathologie de la mémoire. Soit la personne repense tout le temps aux faits, soit elle bloque. Mais si on la fait reparler encore et encore, ça ne s’arrête jamais », confie Paul Jérémy, psychologue à l’UMJ.
Pour lui, l’enjeu est aussi plus large : « À Mayotte, il y a un écart énorme entre les hommes et les femmes. Les femmes subissent encore beaucoup trop. Avoir des dispositifs dédiés, ça permet aussi d’ouvrir les yeux et de leur offrir un espace où elles peuvent être écoutées ».
Du côté de la santé, un projet de « Maison des femmes » est également en réflexion à Mamoudzou, à proximité du centre hospitalier, avec l’objectif de proposer un accompagnement global et coordonné.
Briser le silence
Pour Alexandra Nicolay, vice-présidente du tribunal judiciaire, la question dépasse les seules institutions. « C’est notre problème à tous. On est tous susceptibles d’être victime ou témoin ». Au-delà des dispositifs, un constat revient dans plusieurs prises de parole : la difficulté de parler dans un territoire où les liens sociaux sont très forts.
Face à cela, les acteurs insistent sur la nécessité de mieux informer la population. Plusieurs numéros d’urgence restent disponibles, comme le 17 pour la police ou la gendarmerie, le 18 pour les secours, le 115 pour l’hébergement d’urgence, ou encore le 3919, dédié aux violences faites aux femmes, aussi accessible en shimaoré.
À travers ce comité, les institutions espèrent désormais structurer une réponse plus cohérente et plus visible. « Les victimes ne sont pas seules », insiste Manarsana Boina. « Il y a des professionnels sur le terrain pour les écouter et les accompagner. Notre responsabilité, c’est de faire en sorte qu’elles le sachent ».
Shanyce MATHIAS ALI.



