Le Piton de la Fournaise est en éruption depuis le 13 février 2026, pour la deuxième fois cette année. Mi-mars, les coulées ont atteint l’océan, une première depuis 2007. Ces déversements donnent naissance à des plateformes volcaniques qui semblent agrandir l’île. Pour comprendre ce phénomène, nous avons interrogé Aline Peltier, volcanologue et directrice de l’Observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise (OVPF) depuis 2016.
Quand la lave touche l’océan
La rencontre entre la lave et l’eau est spectaculaire et dangereuse. Selon Aline Peltier, « lorsque les coulées de lave arrivent à l’océan, le contact brutal de la lave chaude – à 1130 degrés pour le cas de cette éruption – et l’eau va provoquer un choc thermique. L’eau va se vaporiser instantanément provoquant des explosions et une fragmentation, ainsi qu’une pulvérisation de la lave ».
Mais ce n’est pas tout. « En parallèle un panache de gaz va se former (ndlr, le laze) du fait de l’interaction des composés chimiques de la lave avec le chlorure de sodium présent dans l’océan. Ce panache est composé principalement de vapeur d’eau, d’acide chlorhydrique et d’éclat de verre volcanique ». Le spectacle est fascinant depuis la côte ou les airs, mais il rappelle que s’approcher du point de contact est extrêmement risqué.
La naissance de plateformes « temporaires »

Comment ces coulées donnent-elles l’impression de créer de nouvelles terres ? La volcanologue explique : « Ces plateformes sont formées par l’accumulation rapide de laves et de projections de lave fragmentée. Au fur et à mesure de ces accumulations, du territoire est gagné sur l’océan ».
Sous les yeux des habitants et des touristes, des deltas de lave se dessinent. La mer semble reculer et de nouvelles surfaces noires émergent, donnant l’illusion d’un littoral en expansion. Ces nouvelles terres restent toutefois précaires. « Cette plateforme, composée d’une accumulation de coulées de lave et de fragments rocheux, reste très instable et fragile. En cas de déstabilisation brutale, des explosions d’intensité variable pourraient survenir », prévient Aline Peltier.
Pour autant, elles modifient bien le littoral. « Cette plateforme élargit le territoire de la Réunion et modifie en effet la morphologie du littoral ». Autrement dit, le spectacle impressionne et intrigue, mais il ne garantit pas un gain permanent pour l’île. De nombreux observateurs se demandent combien de temps l’éruption va durer. La réponse est incertaine. « Malheureusement pour la durée de l’éruption il est impossible de répondre à cette question. Les éruptions au Piton de la Fournaise peuvent s’arrêter de manière très brutale en quelques secondes ». Quant à la solidification des coulées, « Une fine couche solidifiée se crée rapidement au contact de l’eau, mais au cœur de la coulée cela peut rester liquide et chaud longtemps en fonction de la taille de l’épanchement ». Les plateformes peuvent donc sembler solides, mais elles restent actives en profondeur.
Les risques pour les curieux

Le spectacle attire, mais s’approcher est particulièrement risqué. « Le panache de gaz peut présenter un caractère irritant et corrosif pour les voies respiratoires, la peau et les yeux. Sa dispersion dépend étroitement des conditions météorologiques locales », détaille Aline Peltier. Elle ajoute : « Par ailleurs, le contact brutal entre la lave et l’eau peut générer des explosions localisées, projetant des matériaux en fusion et des jets de vapeur à haute température à proximité immédiate du point d’entrée en mer ».
Enfin, la plateforme elle-même est instable. « La plateforme quant à elle est très instable du fait de sa nature : accumulation de coulée de lave et de projection, avec des circulations en tunnel de lave qui peuvent se produire ». Le préfet de La Réunion, Patrice Latron, a rappelé dans un communiqué du 17 mars 2026 : « Votre vie est bien plus précieuse qu’une belle photo ou vidéo ». Il a notamment insisté sur le fait de rester dans les zones balisées de la route nationale, en précisant que s’approcher des coulées en dehors des périmètres autorisés expose à des gaz toxiques, à l’extrême chaleur de la lave et au risque d’effondrement. En somme : observer, oui ; s’exposer, non.
Un spectacle fascinant mais fragile

Pour les scientifiques, ces deltas de lave illustrent le cycle normal des éruptions volcaniques. La rencontre entre lave et océan modifie le littoral de manière spectaculaire, mais les effets sont temporaires. Drones et satellites permettent d’observer la progression des coulées et de mesurer l’impact sur l’environnement côtier.
« L’éruption du Piton de la Fournaise en 2026 offre un exemple spectaculaire de la capacité de la nature à transformer le littoral en quelques semaines », conclut Aline Peltier. Mais ces « plages » sont éphémères et instables, et ne constituent pas un véritable gain durable pour l’île. Fascinantes mais fragiles, ces plages de lave rappellent que la nature à La Réunion continue de tracer sa ligne de rivage… à sa façon.
Mathilde Hangard


