La télémédecine se déploie discrètement à Mayotte

Dans un cabinet médical discret de Mamoudzou, le Dr. Eutrope et son équipe expérimentent depuis des années une médecine à distance, très concrète. Entre sac à dos médical et consultations vidéo, un projet longtemps confidentiel pourrait bientôt changer l’accès aux soins sur l’île.

À Mayotte, où l’accès aux soins reste difficile et les spécialistes rares, la télémédecine pourrait bientôt devenir une solution quotidienne. Au cabinet du Dr Martine Eutrope, à Mamoudzou, une petite équipe s’active depuis plusieurs années pour déployer ce dispositif. Entre démonstrations techniques, souvenirs de terrain et projets encore à concrétiser, la médecin défend une conviction simple : la médecine à distance peut être aussi efficace, voire plus, qu’une consultation classique, à condition de ne pas laisser un patient seul face à un écran.

À Mayotte, une médecine en « sac à dos »

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Le Dr Martine Eutrope en visioconférence pendant une démonstration de télémédecine dans son cabinet médical de Mamoudzou.

Un stéthoscope, un otoscope, un électrocardiographe, une tablette et plusieurs capteurs médicaux. Le tout soigneusement rangé dans une mousse protectrice, à l’intérieur d’un sac à dos robuste. C’est avec cet équipement que pourrait bientôt se déployer, à Mayotte, une forme très concrète de télémédecine.

Vendredi 13 mars 2026, dans son cabinet médical situé 2 boulevard Halidi-Selemani à Mamoudzou, le Dr Eutrope et son équipe présentent le dispositif avec enthousiasme. Depuis des années, cette médecin défend l’idée d’une télémédecine accessible et efficace, capable de répondre aux difficultés d’accès aux soins sur l’île. « La télémédecine est une solution pour la médecine aujourd’hui, et pas seulement dans les déserts médicaux », affirme-t-elle dès le début de notre échange.

À Mayotte, l’argument est particulièrement parlant. Les médecins sont peu nombreux, les spécialistes encore plus rares, et certains patients renoncent tout simplement à consulter. « Beaucoup de gens ne se déplacent pas toujours pour se faire soigner pour plein de raisons, car il y a peu de médecins, parce que les déplacements coûtent chers, parce que les spécialistes sont rares, parce que certains patients n’ont pas de papiers », explique la médecin. Dans ce contexte, la consultation à distance s’inscrit dans une alternative crédible. Mais pour le Dr Eutrope, elle doit rester une vraie consultation médicale, avec des examens précis et des instruments adaptés.

Un projet ancien qui refuse de disparaître

Si la télémédecine semble aujourd’hui très moderne, le projet porté par le Dr Eutrope existe en réalité depuis plusieurs années. « On travaille dessus depuis huit ans avec des partenaires », raconte-t-elle. Pendant longtemps, le programme a été soutenu financièrement par l’Agence régionale de santé (ARS) de Mayotte, qui a financé le dispositif pendant cinq ans. À l’époque, l’objectif était d’expérimenter de nouvelles façons de pratiquer la médecine sur un territoire aux contraintes particulières. « On voulait diffuser une vraie qualité de médecine sur le territoire », explique la médecin.

Le projet était alors porté par l’association Ensemble pour Votre Santé (EPVS) qu’elle présidait. Mais cette structure associative arrive aujourd’hui à son terme. « L’association va se fermer à la fin du mois », précise-t-elle. Pour autant, il n’est pas question d’abandonner le matériel ni l’expérience accumulée. « C’est un peu dommage d’abandonner tout ce projet aujourd’hui, car l’ARS a investi beaucoup d’argent. Donc je continue à porter cela pour que le matériel soit utilisé ». 

Pour relancer la dynamique, le Dr Eutrope travaille désormais avec l’entreprise Hopi Médical, spécialisée dans les solutions de télémédecine. C’est avec cette société qu’ont été développés les fameux sacs à dos médicaux. À Mayotte, 27 dispositifs existent aujourd’hui. Ils pourraient bientôt être répartis entre différentes structures : hôpital, pompiers, centres communaux d’action sociale (CCAS) ou médecine du travail. « L’intérêt, c’est que ça serve vraiment à la population », insiste la médecin.

Une télémédecine différente de Doctolib ou Qare

Pour beaucoup de patients, la télémédecine évoque surtout les plateformes de consultation vidéo accessibles depuis un téléphone, une tablette ou un ordinateur

Pour beaucoup de patients, la télémédecine évoque surtout les plateformes de consultation vidéo accessibles depuis un téléphone, une tablette ou un ordinateur, comme les structures Doctolib ou Qare.

Mais le système répandu dans d’autres régions et territoires, présenté à Mamoudzou fonctionne différemment. « C’est la même terminologie de télémédecine, mais ce n’est pas la même qualité de consultation », estime le Dr Eutrope. Elle raconte avoir déjà reçu au cabinet des patients ayant consulté sur des plateformes en ligne. « On leur avait diagnostiqué une otite… mais personne n’avait regardé leur oreille ! ». 

Dans le modèle qu’elle défend, le patient n’est jamais seul devant son écran. « Le premier critère de la télémédecine, c’est que le patient ne soit jamais seul ». Une infirmière ou un assistant médical accompagne la consultation. C’est lui qui manipule les instruments et transmet les informations au médecin. « L’infirmière devient les mains du médecin », résume-t-elle. Grâce aux capteurs connectés, les examens peuvent être très complets : auscultation, électrocardiogramme, observation de la peau, examen de l’oreille ou encore spirométrie. « On peut faire un électrocardiogramme, regarder une oreille, ausculter, faire un fond d’œil, pratiquer une échographie, regarder une infection cutanée », détaille la médecin.

Une démonstration très concrète

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Grâce à un otoscope numérique, l’image de l’oreille peut être observée en direct par le médecin pendant la téléconsultation.

Pour illustrer le dispositif, l’équipe propose une démonstration. La scène ressemble presque à un petit théâtre médical improvisé. La commerciale du groupe Hopi accepte de jouer la patiente, évoquant une piqûre de moustique suspecte ou un grain de beauté à examiner. Annick, l’infirmière, prend immédiatement les premiers paramètres : tension, température, saturation en oxygène. « Avant même d’appeler le médecin, j’ai déjà pris toutes les constantes », explique-t-elle.

Le Dr Eutrope, lui, observe la scène depuis son ordinateur. Quelques secondes plus tard, un fichier PDF apparaît sur son écran avec l’ensemble des données. « Je gagne du temps dans mon diagnostic car je reçois toutes les informations du patient et les paramètres pris par l’infirmière, je vais pouvoir regarder son oreille avec une vidéo de très bonne qualité, mieux qu’en vrai quand je fais la manipulation moi-même et si j’ai besoin de contacter un spécialiste, je le fais directement », explique-t-elle.

Sur la plateforme, une liste de médecins disponibles apparaît en temps réel. « Ceux qui sont en vert sont disponibles », précise-t-elle.  La démonstration se poursuit avec un stéthoscope connecté. Les battements du cœur sont transmis directement dans le casque audio du médecin. « La patiente a un cœur qui marche, c’est rassurant ! », sourit-elle.

Puis vient l’otoscope numérique. L’image de l’oreille apparaît immédiatement sur l’écran. La médecin peut même prendre des captures d’écran à distance. L’ambiance reste détendue. Entre deux réglages techniques, les membres de l’équipe plaisantent volontiers. « C’est magique », lance l’une d’eux en regardant les images apparaître.

Une solution particulièrement adaptée à Mayotte

Lycée agricole, Coconi, Mayotte
Début 2025, un projet mené avec la Fondation de France et la DAAF de Mayotte a permis d’organiser des consultations à distance pour des jeunes des Maisons familiales rurales (MFR) et du lycée agricole de Coconi.

Pour le Dr Martine Eutrope, la télémédecine prend tout son sens dans un territoire comme Mayotte, où l’accès aux soins reste parfois difficile et les spécialistes peu nombreux. L’équipe travaille notamment à mettre en place des consultations de pneumologie pour des patients souffrant d’insuffisance respiratoire. « Certains sont sous oxygène et ne peuvent pas se déplacer », explique la médecin. Dans ces cas-là, l’infirmière se rend directement au domicile avec le sac à dos médical et les capteurs nécessaires à l’examen. « L’infirmière amène le pneumologue dans son sac », résume-t-elle avec humour.

La télémédecine permet aussi de répondre rapidement à des besoins sanitaires ponctuels. Après le cyclone Chido, au début de l’année 2025, un projet mené avec la Fondation de France et la Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DAAF) de Mayotte a permis d’organiser des consultations à distance pour des jeunes des Maisons familiales rurales (MFR) et du lycée agricole de Coconi.

Maria Galanta, SGTM, Comores, Anjouan
377 ressortissants comoriens ont été examinés en téléconsultation grâce à l’équipe médicale de télémédecine.

« Beaucoup de jeunes étaient laissés pour compte avec différentes pathologies », explique le Dr Eutrope. Une infirmière identifiait les besoins sur place tandis qu’un médecin réalisait les consultations à distance. Au total, près de 300 consultations ont été réalisées et 259 certificats médicaux délivrés pour permettre aux élèves d’effectuer des stages en milieu professionnel.

Plus récemment, le dispositif a également été utilisé dans un contexte administratif lorsque des ressortissants comoriens expulsés de Mayotte ont dû obtenir un certificat médical attestant de l’absence de symptômes de Mpox avant de pouvoir retourner aux Comores. Pendant trois semaines, 377 personnes ont été examinées grâce à ce système. Pour la médecin, ces expériences illustrent le potentiel de la télémédecine sur l’île. « Si on voit le bénéfice pour le patient et l’économie pour la Sécurité sociale, c’est gagnant-gagnant ».

Un projet sur le point d’être déployé 

Malgré son potentiel, et les actions menées, pour le grand public, l’organisation reste encore à finaliser. Pour l’instant, il n’existe pas encore de numéro dédié pour prendre rendez-vous. L’équipe travaille également à trouver des locaux adaptés, afin d’installer plusieurs salles de téléconsultation. « Bientôt, si je peux me permettre. La prise de rendez-vous va arriver, il faut juste finaliser l’organisation », assure le Dr Eutrope.

Sur le plan technique, l’essentiel est déjà prêt : les logiciels fonctionnent, les capteurs sont opérationnels et les médecins peuvent être contactés à distance, assure l’entreprise Hopi. Le défi est désormais surtout organisationnel. Il faudra probablement recruter du personnel pour accompagner les patients pendant les consultations et structurer le dispositif. Car si la télémédecine promet de faciliter l’accès aux soins, elle repose aussi sur une logistique précise : des lieux équipés, des professionnels formés et un système de rendez-vous clair. Au cabinet du Dr Eutrope, l’optimisme reste pourtant intact. Dans un coin de la pièce, les sacs à dos médicaux attendent déjà leurs prochaines consultations.

Mathilde Hangard

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