Lundi dernier, une table ronde s’est tenue au Sénat sur l’égalité des chances dans le système éducatif ultramarin. Elle a réuni Gilles Halbout, ancien recteur de l’académie de Mayotte (2020-2022), Laurent Linguet, président de l’université de Guyane ainsi que plusieurs acteurs politiques et éducatifs.
Le constat est sans appel , le taux de jeunes ultramarins qui ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation, explose. Les niveaux d’illettrisme et de décrochage scolaire sont particulièrement élevés, avec une situation spécifique à Mayotte où tous les élèves ne peuvent être scolarisés de façon continue.
Un retard institutionnel et des défis structurels
Lors de l’audition, Gilles Halbout a souligné les spécificités du territoire. « Mayotte est un territoire qui nous préoccupe. Le premier point important, c’est le décalage institutionnel », a-t-il expliqué. Département depuis 2011 seulement, l’île a dû rattraper un retard historique dans l’organisation scolaire.

Il souligne qu’à son arrivée, le fonctionnement du rectorat n’était pas encore pleinement stabilisé. Depuis, l’université de Mayotte a été créée, avec des formations adaptées aux besoins locaux, incluant des licences d’accès aux études de santé, des classes préparatoires et des BTS. Selon lui, ces mesures visent à offrir des chances égales aux jeunes de l’île, tout en reconnaissant les difficultés persistantes. « Malgré tout ça, Mayotte rencontre toujours des difficultés et on ne saurait pas autour de cette table s’il n’y en avait pas », a confié l’ancien recteur de Mayotte.
Les chiffres énoncés parlent d’eux-mêmes, environ 10.000 enfants ne sont pas scolarisés, principalement en maternelle et 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les évaluations menées à l’arrivée de Gilles Halbout en 2020 montrait que 40 % des élèves étaient en grande difficulté en compréhension de mots, contre 7 % au niveau national. Pour répondre à ces inégalités, l’école prioritaire a été mise en place avec des dispositifs adaptés aux 15 % des collèges les plus en difficulté et un suivi renforcé des élèves.
Les langues régionales et l’impact de l’immigration
Présent en tant que commissaire, le sénateur Thani Mohamed Soilihi a insisté sur deux facteurs clés pour la réussite scolaire. Le premier est la langue maternelle, le Shimaoré ou le Kibushi, sont souvent perçues comme un obstacle alors que ce sont des richesses pour le territoire et peuvent aider à créer du lien avec les autres pays de la région notamment ceux parlant Swahili. « Il y’a un besoin de structuration, pour que cette richesse puisse être perçue telle quelle et non comme une faiblesse », a confié le sénateur mahorais. L’ancien recteur aussi confirme cette approche. En effet, selon lui, apprendre ces langues permet aux enseignants de mieux comprendre les difficultés des élèves et de créer un lien entre la langue maternelle et le français, notamment en petite section et en CP.

Le second facteur est l’immigration, qui impacte la scolarisation. « Chaque rentrée, on a ce qu’on appelle les “kwasas scolaires”, des milliers de gamins supplémentaires qui arrivent, et ça bouleverse l’organisation ». Pour répondre à cette situation, des classes itinérantes ont été mises en place, mais elles n’offrent que 10 heures de cours théoriques par semaine, insuffisantes pour assurer une continuité scolaire complète, d’après Said Omar Oili.
Parcoursup et ambitions des jeunes
Gilles Halbout et le président de l’université de Guyane ont également détaillé la mobilité des étudiants ultramarins après le bac. À Mayotte, 76 % des élèves formulent des vœux sur Parcoursup pour quitter le territoire, souvent vers l’Hexagone alors que 52 % d’entre eux choisissent des BTS locaux, en forte surreprésentation par rapport à la moyenne nationale qui est à 19%. « Parcoursup a donné de l’ambition à ces jeunes qui ne connaissaient pas ces possibilités. Certains suivent aujourd’hui des études dans les meilleures écoles de France et je m’en réjouis », a indiqué l’ancien recteur. Cependant, l’offre locale et dans les Outre-mer reste tout de même limitée, certaines filières comme les IEP (Institut d’Études Politiques) ou ENS (École Normale Supérieure) ne sont pas implantées.

En parallèle, les infrastructures continuent de peser sur l’éducation. Le sénateur Saïd Omar Oili a dénoncé le manque de salles, de cantines et d’enseignants. « À Mayotte, plus de 10.000 enfants ne sont pas scolarisés. Beaucoup doivent se lever très tôt pour parcourir des kilomètres. Et quand ils arrivent, il n’y a pas de cantine ».
La violence dans certains établissements constitue aussi un obstacle à la réussite scolaire, obligeant à renforcer la sécurité dans les collèges et lycées notamment avec des barbelés. « Quand un élève va à l’école avec la boule au ventre par peur de se faire agresser, il ne peut pas apprendre », a insisté Gilles Halbout.
Shanyce MATHIAS ALI.


