Le club Abalone, sentinelle du lagon mahorais

À M’Zouazia, au sud de Mayotte, le club de plongée Abalone observe, mesure et raconte la renaissance du récif, plus d’un an après le cyclone Chido. Entre cicatrices visibles et vie foisonnante, immersion dans un lagon qui démontre sa résilience.

Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido frappait Mayotte, bousculant récifs, passes et platiers. Plus d’un an plus tard, au sud de l’île, les plongeurs du club Abalone continuent de plonger sur ces mêmes sites du Sud. Ils scrutent les colonies, notent le retour des espèces, participent à des suivis scientifiques. Le constat est nuancé, mais l’étonnement est positif : le corail a souffert, parfois été arraché, mais la vie s’est réinstallée. Et Abalone, loin d’être un simple club de loisirs, s’affirme comme une sentinelle engagée pour la protection du lagon mahorais.

Après la tempête, la carte des dégâts

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Sous le lagon, la vie a repris ses droits.

À première vue, ce jeudi 19 février 2026, le lagon de Mayotte semble immuable. L’eau turquoise masque pourtant les traces laissées par le cyclone Chido. François, moniteur de plongée chez Abalone, connaît chaque relief, chaque tombant, chaque patate de corail, du Sud de l’île.

« Après le cyclone, dans le sud-ouest de l’île, on n’a pas eu trop d’impact sur la barrière, vraiment quasiment rien », explique-t-il. La grande barrière corallienne a relativement bien résisté. En revanche, certains sites récifaux ont été plus sévèrement touchés. « Sur les récifs, il y a quelques sites qui ont été ravagés, notamment deux. Le site Oasis notamment. Tout le corail qui s’est fait arracher par le cyclone sur ce site-là a volé sur le récif et est venu casser d’autres coraux sur le platier ». 

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Certaines zones du lagon de Mayotte, avaient été particulièrement abîmées, notamment en Petite-Terre, au Nord de l’île et dans la Passe en S.

La houle a transformé des colonies vivantes en projectiles. Les dégâts ne se sont pas limités aux zones directement exposées : les fragments déplacés ont fracturé d’autres structures. Mais tout n’est pas uniforme. « Pour les sites à l’opposé d’Oasis, il y a eu de la casse sur les coraux car ils ont été emmenés par la houle du cyclone. Mais la chance qu’on a eue, c’est qu’ils n’ont pas été désouchés ». 

Et cette distinction change tout. « À partir du moment où ils ne sont pas désouchés, cela reprend assez vite. Il y a une résilience assez extraordinaire. Au bout de deux ou trois mois, on commençait déjà à avoir des repousses de 45 centimètres ». 

En revanche, là où le corail a été totalement arraché, le temps biologique s’étire. « Le temps que des œufs se redéposent et s’accrochent, il va falloir énormément de temps, sûrement quinze ou vingt ans, voire plus ». Si le lagon mahorais porte des cicatrices de Chido, certaines zones sont déjà en pleine reconstruction.

Une faune qui s’ajuste et surprend

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Sur cette photo, trois plongeurs partagent le même émerveillement : l’un découvre le lagon de Mayotte pour la première fois, tandis que les deux autres le retrouvent avec émotion, entre souvenir d’avant le cyclone et simple plaisir des vacances.

Sous l’eau, les changements ne se limitent pas aux coraux. Les plongeurs observent des évolutions parfois inattendues. Sandrine, revenue à Mayotte après trois ans d’absence, confie son étonnement. « Ce qui m’a surprise après trois ans sans être venue à Mayotte et après le cyclone, c’est la taille des poissons. Je suis venue chez Abalone car j’ai appris que certains clubs avaient fermé. Ce qui m’a surprise, c’est vraiment la taille des poissons, ils sont très gros ».

Le paysage de la plongée a en effet été bousculé. Abalone, Happy Divers, Jardin Maoré, OTGR et Nyamba poursuivent leurs activités. D’autres clubs, comme Jolly Roger, Hippocampe ou le DLEM, ont cessé leur activité après le cyclone.

Benoît, gérant d’Abalone, avance une hypothèse pragmatique sur le type d’espèces rencontrées. « Il y a sûrement eu moins de pêche. Donc on a vu de gros poissons en effet. On a eu une très belle saison 2025 ». Moins de pression humaine peut parfois offrir une respiration aux écosystèmes. Les observations des plongeurs semblent aller dans ce sens. Claire, architecte venue de La Réunion, garde un souvenir vif de sa première immersion : « Pour ma première plongée, j’ai vu des dauphins. Les autres plongées étaient trop belles. Je n’ai pas trop de comparaison avec d’autres endroits, mais les fonds marins sont très beaux à Mayotte ». 

Un pharmacien en mission temporaire sur l’île, passionné de plongée, souligne ce qui fait la singularité mahoraise. « Tu ne sais pas trop sur quoi tu vas tomber. Ce ne sont pas des plongées ciblées, ni des plongées touristiques. On n’est jamais déçu. Ici, on ne sait jamais ce qu’on va voir. En Thaïlande, tu sais que tu vas voir telle espèce à tel endroit, par exemple un requin-baleine. Ici, tu ne sais jamais, c’est à chaque fois une surprise ». François confirme cette diversité. « C’est plein de vie en ce moment, on a revu des raies mantas l’autre jour ». 

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Sur le bateau, les plongeurs s’équipent, vérifient leurs détendeurs et leurs palmes avant de rejoindre le site du Corail Noir.

Les raies mantas, pourtant, ne sont pas revenues immédiatement après le cyclone. « Elles sont habituellement présentes en janvier, février et mars. En 2025, elles ne sont pas revenues au début de l’année après le cyclone. Elles ne sont revenues qu’en novembre 2025 », raconte-t-il

Sur certains sites de la barrière, les requins se font plus discrets. « On voit moins d’espèces pélagiques en général. Sur les récifs intérieurs, il a fallu pas mal de temps avant que la vie se réinstalle. La vie était toujours là, mais en petit nombre. Certaines espèces assez rares qu’on voyait déjà peu avant le cyclone, on ne les voit plus aujourd’hui », constate encore le moniteur.

Selon lui, il a fallu plus d’un an pour retrouver une dynamique comparable à celle d’avant Chido. « La vie a mis treize mois à vraiment se réinstaller comme on la connaissait avant », lâche-t-il. En février 2026, l’impression dominante est celle d’un foisonnement. « En termes de vie globale, on voit de tout. On voit énormément de poissons-demoiselle. Ce sont un peu les protectrices du corail. Elles nettoient leur lieu de vie. C’est intéressant à observer, parce que cela nous prouve que le corail est malgré tout en bonne santé ». 

Même les balistes, dont la période de nidification (mi-décembre à fin janvier) a été perturbée par le cyclone, semblent avoir ajusté leur calendrier. « Leur cycle a complètement été cassé. En fin d’année 2025 et cette année 2026, on a observé qu’ils avaient démarré leur nidification plus tôt. La période s’est un peu étendue. Les cycles sont en train de se remettre », explique-t-il.

Abalone, acteur de la science participative

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« C’est bien d’inclure les plongeurs à des dispositifs scientifiques car on est sous l’eau tous les jours donc on peut montrer à quel endroit on a vu telle ou telle espèce et observer des évolutions », commente un moniteur.

Au-delà des plongées exploratoires, Abalone s’est engagé dans une démarche de suivi scientifique du corail aux côtés du Parc naturel marin de Mayotte. « On va suivre, sur cinquante centimètres de part et d’autre d’une ligne de piquets installés à petite profondeur, la vie qui s’y observe », explique François à propos du projet Mwamba, qui signifie le récif barrière en shimaoré.

L’objectif est de mesurer la régénération du corail après le cyclone. « Le Parc pourra disposer d’un référentiel sur la régénération du corail suite au passage du cyclone. Le but, c’est aussi de voir s’il y a des lieux plus propices que d’autres à cette régénération ». 

Abalone proposera deux sites : M’titi et un site au nord du récif de Rani, où de nombreuses petites colonies ont été observées. Le club retournera également à Oasis, malgré les dégâts, « pour voir s’il y a du corail qui se redéveloppe et s’accroche », commente François.

Les relevés seront réalisés à faible profondeur, afin d’assurer un suivi précis et régulier. En parallèle, une mission avec l’association Deep Blue a déjà permis d’effectuer près de 250 prélèvements. « 89 espèces de corail ont été répertoriées », indique le club. À Mayotte, environ 300 espèces, coraux durs et mous confondus, sont recensées. « L’objectif est de recenser le plus d’espèces possible, de différentes variétés, et essayer de découvrir de nouvelles espèces », résume François. « Grâce à l’association et au travail du Parc, on va accroître notre connaissance scientifique du corail à Mayotte. C’est un beau partenariat ». 

Replanter ou laisser faire ? La prudence de l’expérience

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À propos du bouturage corallien, certains experts alertent : mal adaptés au micro‑habitat ou fragilisés par la chaleur et les maladies, certains coraux transplantés risqueraient de ne pas survivre.

Face aux dégâts laissés par Chido, certains pourraient plaider pour des programmes massifs de replantation. François adopte une position mesurée. « La chaîne corallienne ne se développe pas n’importe comment. On pourrait croire que c’est l’anarchie, mais c’est faux. Il y a des symbioses avec certaines espèces. Si elles se développent ici, c’est qu’elles ont un intérêt à se développer là précisément ».

Chaque colonie s’inscrit dans un réseau d’interactions : poissons protecteurs, micro-organismes, courants spécifiques. « Elles ont leur protecteur, les poissons qui vont avec. Replanter du corail peut paraître bien, mais si tu réimplantes du corail qui n’a rien à faire ici, tu peux perturber l’équilibre, éliminer une certaine population de faune pour en faire venir une autre ». Aussi, sa conclusion se veut pragmatique et confiante : « Même si ça paraît bien, il vaut mieux laisser faire la nature. Cela mettra plus de temps, mais ce sera plus équilibré ». 

Au sud de Mayotte, Abalone incarne cette approche faite de patience et d’attention : observer, comprendre, accompagner. Le club plonge chaque jour, partage son savoir, sensibilise sans jamais dramatiser. Un an après le cyclone Chido, le lagon offre toujours un spectacle saisissant. Différent, certes, mais loin de l’image d’un milieu brisé. Il évolue, s’ajuste, continue d’avancer. Le turquoise est toujours là, les espèces aussi, étonnantes et bien présentes. Et à M’Zouazia, les plongeurs poursuivent leur veille discrète, palmes aux pieds et regard curieux, auprès de récifs qui, malgré les tempêtes, n’ont jamais cessé de vivre.

Mathilde Hangard

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