L’association AMALCA veut parler du cancer « tous les jours » pour faire tomber l’omerta

À Mamoudzou, l’association AMALCA a ouvert ses portes pour rappeler qu’à Mayotte, le cancer ne saurait être une cause soutenue uniquement lors d’événements ponctuels. Face à une population jeune, des parcours de soins contraints et un tabou tenace autour de la maladie, l’association de patients plaide pour une prévention continue et une prise en charge humaine.

Dans le quartier de M’Gombani, ce jeudi 12 février, l’association AMALCA a convié le public à ses portes ouvertes. Objectif affiché par sa présidente, Sourayat Bamana : sortir le cancer du silence, tous les jours et pas seulement en octobre.

« Ce n’est pas juste parler du cancer du sein en octobre, c’est d’en parler tout le temps, y compris sans événement particulier », insiste-t-elle, soulignant l’importance d’une information permanente et accessible.

Une prévention concrète, au plus près des réalités

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Une animatrice expliquait les techniques de l’auto-palpation des seins aux femmes présentes autour d’elles.

Dès le début de la matinée, deux stands ont accueilli la population : l’un pour l’accueil et l’information, l’autre dédié à la prévention du cancer du sein, animé par une bénévole formatrice. Les gestes simples comme l’auto-palpation ont été expliqués à plusieurs visiteurs, soulignant qu’une détection précoce augmente significativement les chances de guérison.

Une sage-femme, très sollicitée dans une tente aménagée à l’abri des regards, a assuré des dépistages gratuits du cancer du col de l’utérus et du sein, rappelant l’importance du geste médical préventif. Sur le territoire, ces actions s’inscrivent dans un effort plus large du Centre régional de coordination des dépistages des cancers (CRCDC), qui multiplie les campagnes de sensibilisation tout au long de l’année et organise des dépistages ciblés pour la population mahoraise. 

Les difficultés d’un parcours de soins entre Mayotte et La Réunion  

L’une des grandes difficultés soulignées par AMALCA concerne la prise en charge complète des cancers sur l’île. Si le Centre hospitalier de Mayotte (CHM) assure un certain nombre de soins, notamment la chimiothérapie, l’insuffisance de ressources oblige souvent les patients à être évacués vers La Réunion pour des chirurgies ou traitements spécialisés.

« Le service d’oncologie est encore sous-dimensionné par rapport à la demande », observe Sourayat Bamana. L’arrivée récente d’une médecin oncologue au CHM est perçue comme une avancée importante par l’association, qui espère la voir s’installer durablement à Mayotte. Le manque de capacités locales reste en effet l’un des principaux obstacles à une prise en charge optimale. « Si un patient est dépisté plus tôt, peut-être qu’il devra aller à La Réunion mais moins de temps, tandis que s’il est dépisté tardivement, son évacuation sanitaire vers un autre établissement hors de Mayotte serait immédiate et pour une durée beaucoup plus longue, c’est plus éprouvant pour les patients et leurs familles », déclare encore la présidente d’AMALCA, en plaidant pour un dépistage précoce.

Des données épidémiologiques encore fragmentaires

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« À Mayotte, le cancer du sein augmente même chez les femmes de moins de 30 ans », affirme les dirigeants d’AMALCA, poussant les experts à réfléchir à un dépistage plus précoce.

Sur le plan statistique, le manque de données fiables continue de brouiller la compréhension de l’ampleur réelle des cancers sur l’île. « On n’a pas aujourd’hui de chiffres solides. Lorsqu’un patient est diagnostiqué sur l’île puis pris en charge à La Réunion, il sort du circuit local. On avance à l’aveugle », déplore la présidente d’AMALCA. Quelques indicateurs permettent néanmoins d’esquisser un état des lieux : entre 2018 et 2020, les tumeurs représentaient la deuxième cause de mortalité sur le territoire, soit environ 14 % des décès, chez les femmes comme chez les hommes.

En 2024, le CRCDC a recensé environ 3.000 frottis réalisés sur le territoire, pour près de 300 résultats positifs. Le CRCDC revendiquait également 6.700 personnes sensibilisées et 2.800 consultations proposées par ses sages-femmes. Les résultats sont systématiquement remis par un soignant afin d’expliquer les suites à donner et d’assurer un accompagnement vers les examens nécessaires, en lien notamment avec le CHM.

Sur le département, près d’un cancer diagnostiqué sur trois est un cancer du sein, qui reste la première cause de mortalité par cancer chez les femmes à Mayotte, devant le cancer du col de l’utérus. Un constat d’autant plus préoccupant que la participation au dépistage demeure très inférieure à celle observée en métropole. « On ne dépiste pas assez », alertait la coordinatrice médicale du CRCDC, Claire Bertin, qui soulignait également la difficulté à toucher les publics plus âgés, lors de la Journée mondiale de lutte contre le cancer, le 4 février dernier. En effet, à Mayotte, trois femmes sur cinq en âge d’être dépistées, n’ont jamais réalisé de dépistage. « C’est trois fois plus important qu’en Hexagone », estiment les professionnels de santé de l’île.

Briser le tabou, au-delà de l’information

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La psychologue du service d’oncologie-hématologie du CHM a pris le temps d’expliquer en détail la manière dont elle accompagne les patients.

Et au-delà des chiffres, le vrai défi est avant tout social : le tabou autour de la maladie persiste, tant chez les femmes que chez les hommes. « Beaucoup préfèrent ne pas en parler, même à leur famille, et se soignent à l’extérieur sans rien dire », relève Sourayat Bamana.

Dans ce contexte, les actions d’AMALCA vont au-delà de la simple sensibilisation. En partenariat avec une psychologue locale, une diététicienne et des associations spécialisées, l’association organise régulièrement des ateliers de soutien moral, nutritionnel et physique pour les patients et leurs proches.

La psychologue rencontrée lors de la journée souligne l’importance de l’écoute : « Mon rôle est de réveiller la vie en eux : parler des choses positives, de leurs enfants, de leur avenir, de se raccrocher à tout ce qui peut aider à passer cette épreuve, c’est pas un combattant contre la mort, c’est un combat pour la vie, c’est une nuance importante », confie-t-elle.

« Les hommes sont souvent gênés »

En milieu de journée, la psychologue continuait de capter l’attention des visiteurs, évoquant à haute voix, leurs possibles craintes, doutes, ou simplement faire résonner ses mots sur leur quotidien. Sous les stands, plusieurs femmes attendaient leur tour pour le dépistage gratuit, tandis qu’une animatrice expliquait les gestes de l’auto‑palpation.

Pour Elanrif Boinali, le coordinateur d’Amalca, si « le centre hospitalier intervient dans la partie prise en charge et après avec les partenaires, nous on va intervenir sur la partie des soins de support… C’est vraiment un accompagnement, un guide pour les gens face à la maladie sous diverses formes ». Il insiste également sur le fait que les hommes sont de plus en plus concernés par la maladie et osent enfin en parler. « Les hommes sont souvent gênés de parler d’une maladie ou de dépistage d’un cancer qui touche à l’appareil génital mais je vois quand même que les comportements évoluent, les hommes osent plus en parler qu’avant  », une bonne chose quand on sait que le dépistage précoce augmente les chances de survie.

Et pourtant, l’image restait partielle : presque exclusivement des femmes participaient, très peu d’hommes osaient franchir les stands. Le défi de la prévention masculine, comme celui de toucher tous les publics, reste entier.

Ainsi, cette année, AMALCA ne compte pas relâcher ses efforts. « Mars bleu » sera consacré aux cancers masculins, des initiatives autour du bien-être sont prévues au CHM avec une association réunionnaise, et « Octobre rose » viendra, comme chaque année, rappeler l’importance du dépistage féminin. Au‑delà des campagnes, l’objectif de l’association est clair : faire du cancer un sujet discuté tous les jours, rompre le silence, accompagner, informer et soutenir.

Mathilde Hangard

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