À Mayotte, la justice tente d’enrayer l’engrenage des bandes dès le premier faux pas

À Mayotte, des adolescents de 13 à 17 ans peuvent désormais être interpellés, déférés et encadrés judiciairement pour leur simple présence au sein d’une bande. Une ligne pénale assumée par le parquet, qui privilégie une intervention précoce et graduée afin d’éviter l’enracinement de la primo-délinquance.

Territoire le plus jeune de France, Mayotte est confrontée à des violences récurrentes impliquant des bandes de mineurs. Depuis juin 2025, le parquet a profondément modifié sa politique pénale à l’égard des primo-délinquants : avertissements pénaux probatoires, couvre-feux individualisés, suivi précoce. Une stratégie revendiquée par le procureur de la République, Guillaume Dupont, pour intervenir avant que la délinquance ne s’installe durablement.

Bandes de mineurs : intervenir dès la première présence 

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Jeunes aux visages masqués lançant des pierres et des bâtons lors d’affrontements entre jeunes dans le quartier de Kawéni à Mamoudzou au mois de novembre 2025.

À son arrivée à Mayotte, Guillaume Dupont dresse un constat sans ambiguïté. Sur l’île, les affrontements entre bandes se multiplient dans toutes les communes. Parmi les délinquants, de nombreux mineurs sont présents. Mais ces adolescents ne tiennent pas toujours les rênes des groupes, ni les rôles principaux dans ces violences : ils gravitent souvent autour d’un petit noyau dur qui concentre le pouvoir et la dangerosité.

« Le constat que j’ai fait à mon arrivée, c’est que dans les phénomènes de bandes qui gangrènent l’île, on retrouve un ou plusieurs meneurs, et autour d’eux, des enfants, des mineurs qui suivent le groupe sans forcément jeter de pierres ni utiliser d’armes », explique le procureur de la République.

Pour le magistrat, cette présence n’est pas neutre sur le plan juridique. « Lorsqu’un mineur participe à une bande, il participe à un attroupement armé, et c’est ce que la loi réprime », rappelle-t-il. Depuis le 13 juin 2025, cette interprétation du droit se traduit concrètement : tout mineur interpellé au sein d’une bande, même sans lancer de projectiles ni manier d’arme, peut être placé en garde à vue puis déféré devant le parquet. Une rupture nette avec les pratiques précédentes, où ces jeunes passaient pour l’essentiel sous le radar judiciaire.

L’avertissement pénal probatoire, premier contact avec la justice

Pour canaliser ces premières infractions, le parquet met ainsi en œuvre une mesure éducative : l’avertissement pénal probatoire (APP). Dès le mois de juin 2025, cette procédure cible les mineurs de 13 à 17 ans primo-délinquants, jusque-là inconnus des services de police et de justice, et reste valable deux ans.

Concrètement, le jeune est déféré devant le parquet et formellement averti : toute nouvelle implication dans une bande ou tout nouveau délit entraînera des poursuites judiciaires. L’APP ne constitue pas une condamnation, mais un signal judiciaire clair, destiné à sensibiliser le mineur aux conséquences de ses actes tout en lui offrant une chance de se redresser avant une entrée dans le circuit pénal classique.

Au-delà de sa dimension éducative, le parquet en attend également un effet dissuasif : l’interpellation et le déferrement doivent marquer les esprits dans les quartiers, posant un cadre clair dès le premier écart. L’objectif est double : prévenir la récidive et instaurer un contact structurant avec la justice, tout en évitant d’engager immédiatement le mineur dans une procédure judiciaire lourde.

Le couvre-feu individualisé : un outil complémentaire

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Au sein de ces groupes armés, certains individus sont majeurs, tandis que d’autres sont mineurs. Selon le parquet, leur âge moyen se situe entre 14 et 17 ans.

Puis, à la mi-septembre 2025, le dispositif est renforcé par une seconde mesure : le couvre-feu individualisé. Contrairement à un couvre-feu généralisé, il s’agit d’une interdiction ciblée, limitant les déplacements d’un mineur vers des zones identifiées comme foyers de regroupements ou d’affrontements entre bandes.

Dès lors, le parquet dispose de trois réponses possibles face à un primo-délinquant : l’APP seul, le couvre-feu individualisé, ou la combinaison des deux. Comme pour l’APP, la notification du couvre-feu s’effectue en présence d’un parent ou d’un représentant familial. « C’est bien un public qui, d’ordinaire, n’est pas concerné par la justice, et j’ai
voulu avoir une approche différente », souligne Guillaume Dupont.

Dans certains quartiers, comme ceux de Kawéni ou de Koungou, et notamment aux abords d’établissements scolaires, les tensions entre jeunes issus de zones différentes peuvent rapidement dégénérer. Le couvre-feu vise précisément à empêcher ces rencontres à risque, en amont des violences.

Une réponse pénale assumée et graduée

Le parquet revendique une politique pénale graduée, distincte de toute logique d’incarcération systématique. Les mesures d’APP et de couvre-feu individualisé ciblent un public spécifique : des mineurs primo-délinquants, non connus de la justice. À l’inverse, pour les profils jugés plus préoccupants (meneurs de bandes, mineurs déjà condamnés ou suivis par le juge des enfants) l’emprisonnement demeure une option.

Dans ces situations, le parquet saisit le juge des enfants ainsi que le juge des libertés et de la détention. L’approche se veut différenciée : encadrer précocement les premiers écarts, tout en réservant une réponse plus ferme aux situations de récidive.

Bilan 2025 : 72 primo-délinquants encadrés, aucune récidive

Début janvier 2026, le parquet dresse un premier bilan de la stratégie mise en œuvre depuis juin 2025. « En 2025, 62 mineurs ont bénéficié d’un avertissement pénal probatoire et 10 autres d’un couvre-feu individualisé, soit 72 mineurs au total, sans qu’aucune récidive n’ait été constatée à ce stade », précise le procureur de la République, Guillaume
Dupont.

Ces chiffres confirment l’efficacité de la mesure pour encadrer les primo-délinquants et limiter les risques d’escalade. La mise en place progressive des dispositifs, d’abord l’APP en juin, puis le couvre-feu individualisé à la mi-septembre, a permis au parquet de disposer de trois leviers pénaux distincts : l’APP seul, le couvre-feu seul, ou la combinaison des deux.

Février 2026, un tournant assumé

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Lorsque les violences éclatent, les établissements scolaires se voient contraints de confiner élèves et personnels, entraînant des retards de cours en cascade et une paralysie de l’activité éducative.

À compter du 1er février 2026, la doctrine évolue. Désormais, tout avertissement pénal probatoire sera systématiquement assorti d’un couvre-feu individualisé. En quatre semaines, déjà 10 mineurs primo-délinquants ont été encadrés par des mesures associant automatiquement un avertissement pénal probatoire et un couvre-feu individualisé, conformément à la nouvelle politique pénale du parquet.

« Non pas parce que le système ne marche pas, mais parce que, dans la fermeté de la réponse pénale pour ce public, le couvre-feu est tout aussi adapté qu’un avertissement pénal probatoire », justifie Guillaume Dupont.

Ce durcissement s’inscrit dans un contexte social et démographique particulièrement tendu. Dans son rapport « Bilan de la lutte contre l’immigration dans le département de Mayotte de 2000 à 2024 », le sénateur Saïd Omar Oili rappelle que les mineurs représentent une part importante de la population du territoire. La population scolaire augmente chaque année de 2.000 à 4.000 élèves, tandis que le système éducatif demeure sous- dimensionné. Entre 6.000 et 10.000 enfants seraient aujourd’hui non scolarisés.

Pour le sénateur, cette situation favorise l’errance, l’exposition à la délinquance et fragilise des jeunes souvent privés de repères, dans des familles parfois dépassées. Dans ce territoire marqué par une croissance démographique exceptionnelle et de fortes tensions sociales, le parquet de Mayotte fait ainsi le pari d’une justice précoce, visible et graduée, pour tenter d’enrayer l’engrenage des violences avant qu’il ne devienne irréversible.

Mathilde Hangard

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