Plus de trois mois après sa prise de fonction, le 12 octobre dernier, la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, a été auditionnée ce jeudi 22 janvier par la délégation sénatoriale aux Outre-mer. Cette première rencontre lui a permis de présenter sa feuille de route pour les territoires ultramarins, en mettant l’accent sur sa volonté de « recréer un réflexe Outre-mer » dans les processus de décision, tant au niveau national qu’européen. Face aux sénateurs, elle a toutefois tempéré les attentes, assurant ne pas promettre « le grand soir pour les Outre-mer », mais la mise en place « d’une méthode de travail ».

Dans ses propos introductifs, la ministre est d’abord revenue sur la situation en Nouvelle-Calédonie, avant d’exposer ses priorités pour les Outre-mer : lutter contre la vie chère, renforcer la sécurité en augmentant les moyens hauturiers, et dégager des marges budgétaires dans un contexte national contraint.
Elle a souligné que « la mission Outre-mer a été préservée », précisant que le budget 2026 prévoit 2,91 milliards d’euros en autorisations d’engagement (AE) et 2,83 milliards d’euros en crédits de paiement (CP). Au total, près de 25 milliards d’euros en AE et près de 27 milliards d’euros en CP sont consacrés aux Outre-mer, tous budgets confondus.
La ministre a également indiqué poursuivre une réflexion approfondie sur la réforme de la LODEOM qui, bien que suspendue, demeure envisagée. Celle-ci devrait être menée de manière « adaptée aux réalités économiques des territoires », afin de ne pas fragiliser des tissus économiques déjà vulnérables. Deux groupes de travail seront ainsi mis en place : l’un consacré à la LODEOM, l’autre à la défiscalisation Outre-mer.
674 millions d’euros pour 2026 via le programme d’investissement territorialisé

Naïma Moutchou a ensuite abordé la situation de Mayotte, rappelant la création d’un programme d’investissement territorialisé (PIT) de 674 millions d’euros pour 2026, destiné à la reconstruction, au rattrapage des infrastructures essentielles et à la modernisation des équipements publics — une avancée qu’elle a qualifiée de structurante.
« J’ai vu que le territoire n’était pas à l’arrêt. Les travaux de l’usine de dessalement d’Ironi Bé se poursuivent. La situation des ressources humaines aux urgences s’améliore. Les communes commencent à s’engager dans la construction d’écoles. Les interpellations et les éloignements des étrangers en situation irrégulière progressent par rapport à 2024. Mais évidemment, je ne dirai pas que tout va bien. Les difficultés restent lourdes tout de même », a-t-elle déclaré, évoquant notamment des épisodes de délinquance très violents, la question des tours d’eau, les rotations scolaires, ainsi qu’un quotidien qui « reste difficile pour les Mahorais ».
Face à ces constats, la ministre a assuré être pleinement mobilisée sur plusieurs dossiers prioritaires : la gestion des déchets, la construction des écoles, la lutte contre l’immigration irrégulière, la gouvernance du port de Longoni et les projets d’infrastructures à venir. « La situation n’est pas simple, je n’occulterai rien », a-t-elle insisté.
Le blocage des pécheurs et le manque de visibilité pour la reconstruction

Quelques minutes plus tard, le sénateur de Mayotte, Saïd Omar Oili, a pris la parole, estimant que « la situation à Mayotte n’est pas rose et plus le temps passe, plus elle se dégrade ». Il a interpellé Naïma Moutchou sur le blocage que subissent les pêcheurs depuis près de trois mois, en raison des normes européennes interdisant l’utilisation des embarcations de pêche traditionnelles. La dérogation leur permettant d’exercer malgré des bateaux non conformes aux standards européens ayant en effet expiré.
« Surtout que ce n’est pas un problème d’argent, nous avons l’argent. Nous avions établi un accord avec les armateurs seychellois qui viennent pêcher dans nos eaux en échange de subventions. Aujourd’hui, 1,8 million d’euros est disponible et doit être destiné aux pêcheurs, notamment pour le renouvellement de leur flotte », a-t-il souligné.
Le sénateur a également pointé le flou entourant la programmation du PIT pour 2026, notamment en ce qui concerne son calendrier de déploiement, tout comme celui de la loi de programmation. Un manque de visibilité qui ne permet pas, selon lui, de se projeter ni de préparer efficacement la reconstruction.

« Ce que je peux vous dire, c’est que nous avons transmis la programmation annuelle des crédits mi-décembre. Il faut sécuriser et donner de la visibilité aux élus du territoire. C’est un travail qui est en cours. Il y aura également le comité de suivi, qui permettra la déclinaison locale. Je souhaite aussi que les parlementaires mahorais puissent définir les priorités. C’est une conversation que nous devons avoir collectivement. Nous avons déjà identifié l’eau, l’assainissement, les écoles et les transports. Je veux également que les décrets en lien avec ces sujets soient publiés en priorité », a répondu la ministre.
Sur la question de la pêche, elle a précisé que les redevances thonières versées par les Seychelles à Mayotte devront contribuer à structurer la filière mahoraise. « Un dialogue va se mettre en place avec la CEPAM, dont les élections sont en cours, pour améliorer le financement du reste à charge des pêcheurs », a-t-elle ajouté, avant d’inviter le sénateur à approfondir cette réflexion ultérieurement.
« Je serai au rendez-vous car cela m’agace »

Car les deux heures d’échanges ont surtout porté sur la stratégie globale du ministère pour les Outre-mer. Annick Girardin, sénatrice de Saint-Pierre-et-Miquelon, a alerté que « le réflexe Outre-mer dans les décisions publiques s’est perdu » et qu’il était plus qu’indispensable de faire une piqûre de rappel à ce sujet. « Quand on ouvre la porte sur l’idée de l’Archipel France, on ne trouve pas grand-chose mis à part l’engagement militaire », a continué la sénatrice. « Il faut réécrire les stratégies. La souveraineté passe par les ports, les aéroports, l’espace. Il faut créer des plateformes géopolitiques, géostratégiques sur les différents bassins. Le fait qu’on ne se soit pas occupé de les structurer explique en partie le manque de développement économique ».
« Le ministère des Outre-mer n’est pas un ministère social mais un ministère de la souveraineté », a défendu Naïma Moutchou, regrettant que les décisions concernant les Outre-mer soient trop souvent guidées par des contraintes budgétaires plutôt que par la définition préalable d’objectifs stratégiques. « Je serai au rendez-vous car cela m’agace », a-t-elle lancé, précisant qu’il y avait des filières stratégiques à développer sur ces territoires : énergétiques, de souveraineté alimentaire, numérique, spatial, d’éco-tourisme. Elle a aussi évoqué la création d’un plan jeunesse pour faciliter la mobilité mais aussi l’idée d’un Erasmus de l’océan Indien. « Il faut donner la capacité à ces territoires de s’auto-organiser sur ces sujets et il faut qu’on se saisisse de la position de la France comme deuxième puissance maritime mondiale et se demander à quoi cela nous sert. Il faut ensuite passer aux actes ».
Dominique Théophile, sénateur de Guadeloupe, a dénoncé, quant à lui, le manque de continuité dans les politiques publiques : « Ces fiches d’actions, on les connaît, ce sont les mêmes depuis 20 ans ». « Quand on a sur 10 ans dix ministres, comment voulez-vous qu’on puisse avoir une stabilité ? », a-t-il poursuivi. « Il faut un cadre institutionnel. Si nous ne faisons pas un cadre institutionnel, on aura les mêmes fiches d’actions dans 20 ans ».
Des propos qui résonnent d’autant plus à l’approche des élections présidentielles en 2027, rappelant que les politiques en Outre-mer ne peuvent pas dépendre uniquement des alternances gouvernementales et doivent s’inscrire dans une continuité institutionnelle, pour que les territoires puissent se développer indépendamment des changements de ministres ou de majorités.
Victor Diwisch



