Au front de mer de Four-à-Chaux, habituellement animé, le spectacle est le même depuis plusieurs semaines : les bateaux restent amarrés et quelques pêcheurs s’assoient autour, impuissants. Ceux qui prennent la mer ne s’aventurent pas loin, se contentant de pêcher ce qu’ils peuvent sur les plages voisines. En effet, depuis plus deux mois, la plupart des pêcheurs mahorais ne peuvent plus lever l’ancre, la dérogation leur permettant d’exercer malgré des embarcations non conformes aux normes européennes ayant expiré.
Des pêcheurs dans l’attente

Abdoul Karim Saïd Nidhoim, président du syndicat maritime des pêcheurs professionnels de Mayotte, se veut rassurant mais lucide. Ce matin encore, il était aux Affaires maritimes pour demander le renouvellement de la dérogation permettant aux professionnels de la pêche de prendre le large malgré des barques inadaptées. « Le préfet a accepté. Dès que ce sera signé, on reprendra la mer », nous a-t-il expliqué.
Le problème est ancien, pour pouvoir mener leurs activités hors du lagon, les embarcations doivent être de deuxième ou première catégorie, alors que la plupart d’entre elles sont de niveau cinq. Les pêcheurs sont néanmoins autorisés à prendre la mer, mais doivent rester à l’intérieur du lagon. « Nos barques sont agréées dans la cinquième catégorie mais en réalité elles devraient être dans la quatrième ».

Au-delà des questions de sécurité, certaines pratiques illégales viennent aussi compliquer la situation. Selon le président du syndicat maritime des pêcheurs professionnels de Mayotte, certains poissons sont achetés à Madagascar et revendus comme s’ils provenaient de la pêche locale, sans compter leur conservation qui ne respecte pas toujours les normes sanitaires… « Sur ce point, je comprends et je partage l’avis des autorités. Si on vend du poisson pourri à la population, c’est dangereux ! », s’exclame Abdoul Karim Saïd Nidhoim.
Les répercussions sur la filière et ses acteurs
La paralysie de la flotte a un impact direct sur les finances des pêcheurs, qui n’ont pas d’autres activités professionnelles. « Ça fait presque trois mois qu’on ne travaille pas. Il y a des charges comme payer les salariés », nous a indiqué le président. Même ceux qui restent près des plages pour pêcher rapportent peu car le passage du cyclone a encore réduit les captures. Un professionnel de la pêche de Labattoir résume son quotidien depuis deux mois : « C’est compliqué pour nous. On a des familles à nourrir, des factures à payer et plein d’autres dépenses. Ça fait presque trois mois qu’on est dans la même situation. On espère que les discussions en cours nous permettront de reprendre notre activité ».
Si les pêcheurs voient leurs revenus s’effondrer, les commerçants qui vendent le poisson en font aussi les frais. Mohamed Soilihi Ali, poissonnier depuis trois ans, décrit une situation difficile. « Les petits bateaux vont quand même à la pêche, mais ce n’est pas suffisant. Les clients veulent des poissons qu’on trouve en dehors comme le Capitaine, du vivaneau, du mérou… ».

Sur six gros congélateurs, un seul contient du poisson, avec seulement quelques spécimens. Un deuxième a, quant à lui, été branché dans la matinée en attendant un éventuel approvisionnement. « Depuis presque trois mois, je n’arrive pas à me ravitailler correctement, mon commerce survit comme ça avec ce que j’ai en ce moment. J’espère que ça ne va pas durer », se désole le vendeur. Pour lui, cette situation n’affecte pas que les pêcheurs mais a un impact plus large. « Si les gens ne peuvent plus pêcher, moi je ne pourrai plus vendre, ni subvenir aux besoins de ma famille ». Pour lui, les pêcheurs devraient recevoir de l’aide de la part de l’Etat pour avoir des embarcations plus adaptées.

Les habitants aussi font face à cette paralysie. Le manque de poisson n’est pas qu’une question économique, c’est aussi une réalité quotidienne, comme nous l’a raconté un riverain. « J’ai appris ça le mois dernier, je cherchais du poisson pour ma grand-mère, et en venant chez le poissonnier, il m’a expliqué que les pêcheurs ne pouvaient pas aller en mer ». Celui-ci a alors dû se tourner vers les grandes surfaces, où le poisson est beaucoup plus cher : pour trois petits morceaux de poisson, il en aurait eu pour environ 13 euros.
Selon lui, cette situation montre combien il serait important de développer et sécuriser la production locale, que ce soit la pêche, l’agriculture ou l’élevage, pour garantir l’accès à une alimentation quotidienne de qualité.
Shanyce MATHIAS ALI.



