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« Considérés comme des boucs-émissaires » les Mahorais de La Réunion au centre de la thèse d’une sociologue italienne

Le 6 septembre dernier, Paola Schierano a soutenu une thèse d’anthropologie à l’université de Milan-Bicocca consacrée à la problématique de la mobilité des Mahorais sur l’île de La Réunion. Rarement étudiée de manière scientifique, et encore moins à l’étranger, cette question soulève une réflexion à la fois culturelle, sociale et historique. Un camaïeu de sciences humaines permettant d’expliquer notamment les raisons de la stigmatisation bien connue des Mahorais sur l’île Bourbon.

« C’est en 2013, au moment où Mayotte était en train de devenir la 9ème RUP (Région Ultrapériphérique Européenne), que ce département français de l’océan Indien a suscité mon intérêt », explique Paola Schierano. Cette anthropologue italienne de 35 ans était alors à la recherche d’un sujet pour sa thèse et le 101ème département français, qui bénéficiait à l’époque d’une certaine couverture médiatique internationale du fait de son actualité européenne, a retenu son attention. « Mayotte a une histoire coloniale et post-coloniale extrêmement différente de celle des autres départements français d’outre-mer », explique la doctoresse. « Ayant vécu deux ans aux îles Canaries (archipel espagnol situé au large de la côte nord-ouest de l’Afrique), j’avais déjà eu l’occasion d’observer les questions identitaires auxquelles sont confrontés les peuples d’outre-mer. Je me suis alors demandé comment les Mahorais réussissaient à se forger une identité à partir d’éléments aussi disparates que leur situation géographique, leur histoire inédite, leur appartenance majoritaire à l’islam, leur départementalisation récente et leur rattachement à l’Europe », explique l’anthropologue.

Son projet était alors acté : elle allait étudier les effets de la départementalisation sur la vie quotidienne des Mahorais. Le sujet a suffisamment retenu l’attention des anthropologues italiens pour que la jeune femme obtienne une bourse de doctorat de l’université de Milan-Bicocca et commence ses recherches en novembre 2017. Toutefois, une telle recherche l’aurait obligatoirement amenée à séjourner sur l’île aux parfums. Or la grande grève contre l’insécurité de 2018 l’a contrainte à réviser son projet. « Mon superviseur a jugé que le contexte était trop subversif pour partir et m’a conseillé d’orienter ma thèse différemment. Comme j’avais appris qu’il existait une grosse communauté mahoraise à La Réunion, j’ai commencé à m’y intéresser. J’ai alors pu constater qu’elle se heurtait à de gros problèmes d’intégration et cette question m’a semblé être une alternative possible à mon sujet de base », explique Paola Schierano. Accepté par son superviseur, le nouveau projet de la jeune femme l’a alors amenée à venir séjourner sur l’île Bourbon d’août 2018 à décembre 2019 pour y étudier la communauté mahoraise.

Une mobilité par vagues successives, pour des raisons variées

La jeune femme a étudié la communauté mahoraise de La Réunion sur le terrain d’août 2018 à décembre 2019.

Une fois sur place, Paola Schierano a donc commencé à mener une enquête d’autant plus complexe qu’elle impliquait de pénétrer une communauté très codifiée et très fermée sur elle-même du fait de l’ostracisation qu’elle subit à La Réunion. Le statut d’étrangère de la jeune femme et la barrière de la langue n’arrangeaient pas non plus les choses. « J’avais appris le français à l’école, mais en arrivant à La Réunion je me suis rendu compte que je ne le maîtrisais pas vraiment. En outre, même si je pouvais m’appuyer sur le réseau de chercheurs en ethnologie de l’université de Saint-Denis et sur l’UEEMR (Union des Elèves et Etudiants Mahorais de La Réunion), je me suis heurtée longtemps à un problème de confiance », raconte Paola. Comme l’a révélé l’ethnologue Sophie Blanchy dans ses ouvrages sur la population mahoraise, cette dernière applique des « règles de précaution » envers toutes les personnes, qu’elles soient intérieures ou extérieures à sa communauté. Ces principes de conduite impliquent – entre autres choses – de ne jamais en révéler trop sur soi, d’où les difficultés auxquels s’est heurtée Paola. Ce « way of life » est encore renforcé à La Réunion où les Mahorais sont souvent stigmatisés.

Ce n’est que lorsqu’elle a fait la connaissance de Mohamed Boura, à l’époque le président de la FAMAR (Fédération des Associations Mahoraises Actives à La Réunion) et de Toumbou Lissilamou, le président de l’UEEMR, que les portes de la communauté mahoraise lui ont été ouvertes et que sa recherche a enfin pu prendre son envol. La chercheuse s’est alors penchée sur les raisons de l’émigration des Mahorais à La Réunion, leurs difficultés d’intégration et l’impact qu’a eu la départementalisation sur cette mobilité. « La question était de savoir si la départementalisation a freiné ou au contraire favorisé la mobilité des Mahorais vers La Réunion, qui n’est bien souvent considérée que comme un tremplin vers la métropole », explique la doctoresse.

Les Mahorais ont commencé à émigrer vers La Réunion à la fin des années 70, une fois que le combat pour « Mayotte française » a été gagné. « Ce rattachement à la France a conduit beaucoup de Comoriens à venir s’installer à Mayotte, notamment après le massacre de Majunga en 1976 ou, bien avant, l’expulsion des Comoriens de Zanzibar à partir de 1964 », explique Paola Schierano. « Cette émigration a conduit les Mahorais, qui avaient lutté pour rester français, à ne plus se sentir chez eux sur leur propre île d’autant plus qu’ils se heurtaient à de gros problèmes de pauvreté et de manque d’infrastructures », explique la chercheuse. « A quoi bon avoir gagné ce combat si les avantages qu’impliquaient normalement cette appartenance à la France continuait de leur échapper ? », poursuit-elle. C’est donc ce qui a motivé la première vague d’émigration des Mahorais vers La Réunion, à la recherche de leur « mariziki » (« leur droits »). « Dans les années 80 et 90, cette mobilité s’est amplifiée car d’éco-sociale, elle est devenue familiale, garantissant ainsi dans l’imaginaire mahorais un avenir aux enfants », poursuit Paola. « Entre 2000 et 2012, avec la question du pacte départemental, beaucoup de Mahorais sont rentrés sur leur île, imaginant qu’ils allaient y trouver les mêmes avantages qu’à La Réunion. La mobilité a donc stagné dans ces années-là et, paradoxalement, elle a été relancée après la départementalisation officielle. En effet, la France a choisi d’aligner progressivement les droits des Mahorais sur ceux d’un département et cette lenteur a conduit beaucoup d’entre eux à partir ou repartir vers La Réunion pour y trouver les avantages qu’ils pensaient obtenir plus rapidement », indique Paola. La chercheuse précise aussi que cette mobilité a eu d’autres causes : la délinquance galopante, les grèves interminables que subit régulièrement l’île, mais aussi, plus récemment, les séismes qui ont secoué Mayotte et effrayé sa population.

Une identité forte rendant l’assimilation complexe

Paola Schierano a également étudié les raisons de la stigmatisation des Mahorais de La Réunion. « L’intégration, c’est un dialogue entre deux cultures différentes », affirme-t-elle. « Quand ce dialogue se fait mal, des problèmes apparaissent obligatoirement », poursuit-elle, dédouanant de ce fait les deux communautés. La forte spécificité de la culture mahoraise et sa réticence à adopter le mode de vie réunionnais a été considéré par les Réunionnais comme « un manque de respect ». Et ce, même si la société réunionnaise est elle-même hétérogène puisque constituée d’une mosaïque de cultures différentes. « L’identité créole s’est construite depuis des siècles avec l’intégration progressive des différentes communautés qui ont peu à peu appris à vivre ensemble. Cela ne s’est pas fait sans heurts d’ailleurs. La migration des Mahorais vers La Réunion est plus récente et leur statut de Français les incite moins à se fondre dans la société créole que n’ont pu le faire d’autres communautés du fait de leur statut d’étrangers », explique la chercheuse. Un paradoxe ? Pas tant qu’on pourrait le croire. En effet, la nationalité française amène les Mahorais à penser qu’ils n’ont pas à s’adapter à la culture du territoire où ils vivent. « Ils considèrent en quelque sorte cette nationalité comme un « passeport » pour vivre selon leurs propres codes partout sur le territoire français », précise l’ethnologue. « Les Comoriens, par exemple, se montrent en général mieux intégrés à la société réunionnaise justement parce qu’ils ont fait des efforts d’intégration en tant qu’étrangers pour ne pas être rejetés », poursuit-elle.

Réservée pour le moment aux italophones, la thèse de Paola Schierano devrait être prochainement traduite en français.

Dans ces conditions, il est assez étonnant que la religion musulmane, commune aux Mahorais et aux Zarabes de La Réunion, n’ait pas contribué à rapprocher les deux communautés. « En réalité, il s’agit d’un islam différent, notamment en ce qui concerne les rites funéraires, ce qui a créé davantage de frictions que de rapprochements », explique la chercheuse. « A tel point que les Zarabes ont confié la gestion de certaines mosquées à la communauté mahoraise et comorienne pour ne pas avoir à se mélanger à eux », poursuit-elle. La force de l’identité mahoraise, forgée par une culture, une religion et une histoire très différente de celle des Créoles, a donc gêné ces derniers. « Les Réunionnais ont eu le sentiment que les Mahorais venaient chercher des avantages sur leur territoire sans souhaiter s’intégrer à leur société. Parallèlement, ils ont eu l’impression que les actes de délinquance venaient beaucoup des Mahorais. Une impression invérifiable étant donné l’interdiction en France de réaliser des statistiques ethniques. Quoiqu’il en soit, cet ensemble de facteurs a conduit les Réunionnais à considérer les Mahorais comme des bouc-émissaires responsables de tous les problèmes auxquels est confrontée leur île. Ce préjugé, transmis au sein de la sphère domestique de génération en génération, s’est progressivement enraciné et défie toute tentative de rationalisation », explique l’anthropologue. « Beaucoup de Réunionnais détestent les Mahorais sans même jamais avoir rencontré personnellement de membres de cette communauté », s’est-elle étonnée lors de son séjour sur l’île Bourbon.

Toutes ces questions sont évidemment bien plus développées au sein de sa thèse. Le sujet concernant une île française, la jeune femme a d’ailleurs l’intention de la traduire dans la langue de Molière d’ici la fin de l’année. Elle compte également la faire passer de 454 à environ 250 pages afin d’en faire un ouvrage davantage grand public.

Nora Godeau

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