Bazama-Bandrajou : un quartier en aménagement, des habitants entre relogement et incertitudes

À Bazama-Bandrajou, les travaux de résorption de l’habitat indigne et d'aménagement ont débuté portés par de grandes ambitions de renouvellement urbain. Mais derrière les engins de chantier et les promesses de transformation, les habitants concernés vivent dans l’attente, l’inquiétude et des conditions de relogement déjà fragilisées.

À l’arrière du lycée polyvalent de Kawéni, les travaux de l’opération de résorption de l’habitat indigne (RHI) et d’aménagement du quartier Bazama-Bandrajou, portée depuis 2020 par l’Établissement public de reconstruction et de développement de Mayotte (EPRDM ex EPFAM), dans le cadre du renouvellement urbain du village de Kawéni (NPNRU), par la Ville de Mamoudzou, débutent progressivement. Il y a plusieurs semaines, les premières habitations en tôle ont été détruites afin de permettre l’avancée du chantier.

Ce 4 mars au matin des ouvriers d’une entreprise de travaux publics s’attèlent à la construction de la voirie principale qui amène au quartier : la partie gérée par la Ville de Mamoudzou. Pour le moment, la route en gravier qui se dessine ne parcourt que quelques mètres avant de redevenir une ruelle boueuse et humide. En pleine saison des pluies, situé sur un terrain escarpé et proche d’une rivière, le quartier de Bazama-Bandrajou est dans un état difficile. Les déchets jonchent le sol, tout comme les carcasses de voitures, et la boue s’infiltre partout.

Kawéni, Mamoudzou, Bazama-Bandrajou, Mayotte
Les premiers travaux réalisés par la Ville de Mamoudzou consistent à construire une route d’accès au quartier.

Le quartier a été identifié comme prioritaire en raison de la forte concentration d’habitations précaires, du déficit d’infrastructures et de l’exposition aux risques naturels. Il affiche l’ambition de transformer durablement ce secteur stratégique, situé à proximité du pôle économique de Kawéni, en créant « un nouveau morceau de ville ». « Les habitants y seront logés dans des conditions dignes et à l’abri des risques naturels auxquels sont soumis le quartier et ses habitations précaires », indique l’EPRDM.

Un quartier délabré, 800 personnes concernées

Kawéni, Mamoudzou, Bazama-Bandrajou, Mayotte
En contrebas, les habitations jonchent la rivière qui traverse le quartier, la zone est humide et insalubre.

Le reste du chantier qui doit être réalisé par l’EPRDM n’a toujours pas débuté, les études de terrains sont toujours en cours. Un retard principalement dû au cyclone Chido, avance la direction de l’établissement public administratif. Des « ateliers participatifs » et une phase officielle de « concertation publique » qui ont « impliqué les habitants » du quartier pour « co-construire le projet », ont été mis en place. La première tranche d’intervention s’étend sur 3,7 hectares. Elle comprend notamment la création d’une voirie structurante destinée à désenclaver le quartier, la requalification des espaces publics, ainsi que la construction de logements et d’équipements.

L’opération concerne environ 800 habitants, estime l’EPRDM. Pour le moment, ni le nombre total d’habitations à détruire, ni celui des personnes déplacées ne sont communiqués.

Kawéni, Mamoudzou, Bazama-Bandrajou, Mayotte
Le but du projet est de rallier le quartier au reste de Kawéni, et d’y construire des logements (EPRDM).

« Ma maison vient d’être détruite et donc j’ai été obligée de me réinstaller ici », explique Baraka, 18 ans, élève au lycée des Lumières. Depuis sa naissance à Mayotte, elle habite ce quartier avec sa mère, ses deux sœurs et deux frères et sa fille. Avec trois titres de séjour au sein du foyer, elle pensait pouvoir obtenir une solution de relogement, mais pour le moment ses demandes restent lettre morte. Son nouveau logement est situé juste à côté des travaux, et la jeune femme ne sait pas si elle devra à nouveau partir. « Je vois que les constructions avancent mais pour le moment je n’ai aucune idée de ce qui va se passer. Je n’ai pas le choix que d’attendre. C’est inquiétant surtout que je passe le bac cette année », ajoute-t-elle, assise aux côtés de sa mère. Elle assure avoir vu les membres de l’EPRDM lors de la concertation publique mais n’a pas su en tirer des informations utiles.

Des familles relogées déjà en situation critique

Kawéni, Mamoudzou, Bazama-Bandrajou, Mayotte
Les logements reconstruits pour accueillir quelques familles qui ont vu leurs habitations détruites mais aussi d’autres quartiers.

Le nouveau quartier prévoit une zone dédiée au relogement des personnes, 12 maisons ont été construites l’été dernier. Elles accueillent aujourd’hui plusieurs familles venues de différents quartiers de Kawéni ou bien de M’tsapéré. Seules 3 d’entres elles proviennent du quartier de Bazama-Bandrajou. Mais quelques mois après l’arrivée des familles, la situation se dégrade déjà.

« Quand il pleut c’est la galère, une inondation totale », lance Imani Zalfata, 24 ans, qui vit ici avec son mari et ses trois enfants, depuis décembre. « L’eau passe à travers les murs et rentrent dans la maison. Les couches de ma fille sont mouillées comme les paquets de céréales. Il y a une forte odeur qui provient des égouts. Il n’y également aucune ventilation et donc une chaleur éttoufante ! ».

Les familles logées dans ces maisons payent 300 euros de loyer par mois. Pour bénéficier d’une aide ou faire remonter des informations, elles ont chacune une référente. « Cela fait des mois qu’on leur expose les difficultés rencontrées, mais personne ne vient nous voir. Nous sommes des êtres humains, c’est invivable », poursuit Imani Zalfata. « On nous explique qu’il faut qu’on achète du produit pour lutter contre les nuisibles et les insectes, mais ils rentrent sans arrêts et impossible d’utiliser ces substances lorsque les enfants sont présents. Il y a un réel manque de suivi« .

Kawéni, Mamoudzou, Bazama-Bandrajou, Mayotte
Lors des fortes pluies toute la zone est inondée. Les habitants décrivent une vie difficile quelques mois après leur installation.

Juste à côté d’elle, Mariama, 37 ans, s’occupe de son enfant handicapé, couché par terre dans la pièce centrale de son logement. « C’est très difficile de vivre ici avec lui à cause de tous ces problèmes. Je ne peux pas utiliser la douche parce que l’eau coule dans toute la maison en raison des fuites. Je suis obligée de mettre mon enfant dehors couché sous la pluie pour le laver ». 

« Si on veut partir d’ici, on nous a dit qu’il fallait rendre la maison aussi propre que lorsque nous sommes arrivés, mais ça sera impossible. On demande plus d’accompagnement et d’écoute, les réparations à réaliser sont nombreuses mais pas compliquées », relève-t-elle.

Parmi ces familles, plusieurs avancent ne pas vouloir payer le loyer le mois prochain si aucune personne ne vient constater les dégats et leur venir en aide.

« La zone a été construite pour éviter les inondations », explique l’EPRDM, « pour la chaleur ce sont des bâtiments bien isolés et conçus pour garder la fraîcheur mais cela dépend de comment les habitants ventilent leurs logements. Concernant le suivi, nous avons un plan de maintenance en place. On essaye d’être rapidement opérationnel, on met tout en place pour l’être, il arrive aussi que les habitants ne remontent pas les problèmes ». Mais la direction admet tout de même qu’en raison des travaux adjacents au site, « des flux non maitrisés existent », une situation « provisoire ». « Les structures des bâtiments ont également été endommagées par le cyclone Chido », souligne-t-elle.

Si le projet affiche des ambitions fortes en matière de désenclavement et d’amélioration des conditions de vie, celles-ci restent, pour l’heure, difficilement perceptibles par la population en place, dont une grande partie ne pourra pas en bénéficier. La crainte d’une évacuation sans solution durable et le sentiment d’incertitude demeurent bien réels et s’accentuent. Le quartier de Bazama-Bandrajou est désormais engagé dans sa mutation, dictée par les engins de chantier.

Victor Diwisch

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