« En six mois, nous avons permis à l’hôpital de mieux fonctionner »

Arrivé à la tête d’un Centre hospitalier de Mayotte profondément fragilisé par le cyclone Chido, Jean-Michel Beaumarchais a d’abord réparé les murs avant de s’attaquer à la pénurie de soignants et aux failles structurelles du système de soins. Dans un entretien exclusif accordé au JdM, le directeur du CHM dresse un premier bilan et détaille les chantiers engagés.

Nommé officiellement directeur du Centre hospitalier de Mayotte après plusieurs semaines d’intérim, Jean-Michel Beaumarchais a pris ses fonctions dans un établissement marqué par le cyclone Chido, avec des bâtiments dégradés et des équipes épuisées des crises successives. Six mois plus tard, il revendique, avec humilité, un retour progressif à une certaine stabilité, un renforcement inédit des effectifs et l’engagement concret de projets structurants, dont celui du second hôpital de l’île.

« En six mois, nous avons permis à l’hôpital de mieux fonctionner »

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La cour extérieure du Centre hospitalier de Mayotte, inondée, quelques jours après le passage du cyclone Chido.

À son arrivée à Mayotte, Jean-Michel Beaumarchais découvre un hôpital en grande difficulté. Il hérite d’un établissement fonctionnant en mode dégradé. « Quand je suis arrivé, l’hôpital était en grande difficulté. Les toitures étaient bâchées, l’eau s’infiltrait dans plusieurs bâtiments, certaines installations étaient fragilisées. Mais au-delà des murs, ce sont surtout les équipes qui étaient très éprouvées », se souvient-il. 

Le cyclone Chido, survenu le 14 décembre 2024, a laissé des stigmates durables sur l’hôpital public mahorais.« Il fallait d’abord sauver les locaux. Tant que l’hôpital ne tient pas physiquement, il est illusoire de parler de stratégie ou de projection à long terme », poursuit le directeur. 

Un objectif concret est rapidement fixé. À la fin du mois d’août 2025, il ne doit plus rester de bâches sur les toits du CHM. « C’était à la fois symbolique et très opérationnel. Un hôpital ne peut pas rester durablement dans l’urgence ». Ancien directeur des fonctions matérielles au CHU de La Réunion, où il supervisait notamment les systèmes d’information, les travaux, le biomédical et les achats, Jean-Michel Beaumarchais revendique une approche de terrain. « Je me considère davantage comme un chef d’équipe que comme un directeur plus en retrait des réalités quotidiennes ». 

Puis il pose ce constat, qui résume les premiers mois de son mandat. « Aujourd’hui, je peux le dire sans détour : en six mois, nous avons permis à l’hôpital de mieux fonctionner, grâce aux équipes en place et l’ensemble du travail passé réalisé ».

« Sans soignants, un hôpital n’est qu’un bâtiment »

Très vite, Jean-Michel Beaumarchais a fait de la question des effectifs une priorité. «  Parce que sans soignants, un hôpital n’est qu’un bâtiment, même parfaitement rénové  », résume-t-il.

En juillet 2025, la situation des ressources humaines est critique, notamment chez les sages-femmes. Les maternités périphériques de Mramadoudou et de Dzoumogné sont fermées aux accouchements depuis 2023, et les équipes restantes travaillent sous tension extrême. « Nous étions autour de soixante sages-femmes pour un besoin évalué à plus de cent trente. Certaines sages-femmes continuaient à assurer des consultations dans les centres médicaux de référence, parfois sans rémunération. Ce n’était pas acceptable ! « , s’exclame-t-il encore

Une unité mère-enfant s’ouvre à Mramadoudou

Depuis 2023, les maternités de Dzoumogné et Mramadoudou sont fermées, obligeant les femmes à se rendre à Mamoudzou, Kahani, ou Pamandzi pour accoucher.

Six mois plus tard, début 2026, le tableau a évolué. Le CHM compte désormais cent vingt sages-femmes en poste. « On a quasiment doublé les effectifs. Ce n’est pas mon succès personnel. C’est celui d’un travail collectif engagé avant mon arrivée par mes prédécesseurs et poursuivi par des équipes très engagées », constate-t-il fièrement.

Rapidement, il veut faire des centres médicaux de référence (CMR) de Mramadoudou et Dzoumogné une priorité. Si les accouchements n’ont pas vocation à se refaire dans le Sud, à Mramadoudou, le CHM ouvrira le 16 février prochain une unité d’hospitalisation mère-enfant. Certains nourrissons hospitalisés en pédiatrie à Mamoudzou pourront y être transférés, accompagnés de leur mère. « La maman pourra rester auprès de son enfant. C’est une organisation inspirée du système kangourou, mais intégrée à la filière pédiatrique », explique-t-il.

Un service de médecine déployé à Dzoumogné 

Au centre médical de référence de Dzoumogné, une unité de médecine ouvrira prochainement ses portes en mars 2026.

À Dzoumogné, pas d’accouchements non plus. L’orientation est différente. Une vingtaine de lits de médecine sera déployée au mois de mars 2026. « Il existe un besoin très fort de médecine générale hospitalière. Redonner une activité à ce site, c’est rapprocher les soins de la population et contribuer à désengorger Mamoudzou », défend le directeur. Ces choix illustrent une ligne directrice claire : reconstruire l’offre de soins de manière progressive, réaliste, et adaptée aux capacités humaines disponibles.

Même dynamique aux urgences de Mamoudzou, longtemps emblématiques des tensions du système hospitalier mahorais. « Il y a eu des périodes où seul un voire deux médecins assuraient les urgences. Aujourd’hui, nous comptons trente-huit urgentistes ». Dans un territoire où les urgences dépassent les cent quatre-vingt mille passages annuels, cette montée en puissance modifie concrètement la prise en charge des patients. « Cela permet de sécuriser les gardes, d’améliorer la qualité des soins et de redonner de l’oxygène aux équipes ». 

Moins d’évacuations sanitaires, plus de soins locaux

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Chaque jour, l’avion sanitaire réalise des rotations entre Mayotte et La Réunion.

Si le système de soins mahorais reste fortement dépendant des évacuations sanitaires (EVASAN), pour Jean-Michel Beaumarchais, elles ne doivent pas constituer la norme. L’avion sanitaire de la compagnie Amelia effectue des rotations quotidiennes entre Mayotte et La Réunion. « On évacue des patients pour des urgences vitales, mais aussi pour des consultations spécialisées, notamment en cancérologie », rappelle le directeur.

L’objectif est de renforcer les filières locales de médecine et de chirurgie courantes. «  Toute la médecine et la chirurgie de base doivent être réalisées à Mayotte. C’est une ambition que je porte, et si on y arrive, ce sera déjà beaucoup ». 

Le CMP va retrouver un souffle

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Le centre médico-psychologique du CHM ravagé par le cyclone Chido.

Longtemps relégué derrière les urgences structurelles et les réparations post-cyclone, le centre médico-psychologique (CMP) du Centre hospitalier de Mayotte s’apprête également à sortir de l’angle mort. Durement touché par Chido, il faisait partie de ces services fragilisés mais invisibles, pourtant essentiels dans un territoire où les besoins en santé mentale sont considérables, notamment après une catastrophe naturelle sans précédent.

Jean-Michel Beaumarchais, qui avait soutenu les équipes dès son arrivée, se veut rassurant. « Les modulaires ont été commandés et leur installation est prévue pour mai 2026 », assure-t-il. Une solution transitoire, assumée comme telle, mais indispensable pour redonner de la capacité d’accueil à la psychiatrie adulte en attendant des dispositifs plus pérennes.

Des investissements lourds pour sortir du sous-dimensionnement

Au-delà du CMP, c’est l’ensemble de l’outil hospitalier qui entre dans une nouvelle phase. Le constat est partagé depuis des années : le CHM fonctionne avec des infrastructures largement sous-dimensionnées au regard de la démographie du territoire. « Ce n’est pas un secret, il est évident qu’il nous faut améliorer l’accueil des urgences et le nombre de blocs opératoires notamment », reconnaît Jean-Michel Beaumarchais.

Le service de maternité, le plus actif de France, doit notamment être doté de nouveaux blocs dédiés aux césariennes. Les urgences, saturées de manière chronique, doivent être agrandies pour absorber un flux de patients qui dépasse largement les standards nationaux. L’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI), enfin, doit s’étendre pour accompagner la montée en puissance des effectifs de soignants. Sur ce point, le directeur souligne un travail étroit avec l’Agence régionale de santé. « Nous réfléchissons avec le directeur général de l’ARS, Sergio Albarello, à installer davantage de blocs opératoires, et surtout à mettre en place des dispositifs pérennes dans le temps », explique-t-il.

Un calendrier réajusté

Après des années de projections sans échéance claire, un calendrier commence aussi à se dessiner. L’année 2026 sera consacrée aux études techniques et fonctionnelles, une étape jugée indispensable pour éviter les erreurs du passé. Le lancement des travaux de modernisation du site hospitalier de Mamoudzou est prévu pour début 2027, avec une réalisation progressive jusqu’en 2028. Cette temporalité assumée traduit une volonté de sortir de la gestion « en urgence » permanente.

Les terrains de l’hôpital de Combani « en cours d’acquisition »

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En février 2026, si le projet de deuxième hôpital à Combani demeure officiellement inscrit dans un calendrier prévoyant un lancement des travaux en 2028, l’absence de maîtrise foncière à ce stade laisse toutefois planer une incertitude sur le respect de cette échéance, conditionnée à l’aboutissement des procédures administratives en cours.

Dans le même temps, la question n’est pas de savoir si le second hôpital de Combani sera construit, mais plutôt quand. Annoncé pour la première fois en 2019 au plus haut niveau de l’État, ce projet emblématique vise à renforcer durablement l’offre de soins à Mayotte. Prévu pour accueillir 450 lits, il comprendra des services d’urgences, de médecine, de chirurgie et d’obstétrique, des soins de suite et de réadaptation, un plateau d’imagerie et technique complet, ainsi qu’une crèche pour le personnel.

Plus de 2.600 professionnels y seraient employés, faisant de l’établissement une véritable pièce maîtresse du futur réseau hospitalier mahorais. Son objectif est clair : désengorger le CHM de Mamoudzou, unique hôpital de l’île, et mieux répartir les soins sur un territoire jeune, en forte croissance démographique et structurellement sous-doté.

Après des années de blocages fonciers et de reports, le projet franchit enfin une étape plus concrète. « Les terrains sont en cours d’acquisition et les consultations pour l’assistance à maîtrise d’ouvrage sont lancées. C’est une étape très engageante », précise Jean-Michel Beaumarchais.

Cette avancée fait écho à l’arrêté préfectoral du 13 août 2025, qui avait déclaré cessibles les parcelles nécessaires à la construction sur l’ancien domaine de Combani, à Tsingoni. Si le calendrier avait été ralenti, notamment par les urgences post-cyclone Chido et la mobilisation sur le CHM existant, les bases sont désormais posées pour passer de l’intention à la réalisation.

« Je ne veux plus que Mayotte passe pour le parent pauvre »

Avant de conclure, Jean-Michel Beaumarchais tient à corriger une image qui, selon lui, colle injustement au territoire. « Je ne veux plus que Mayotte passe pour le ‘parent pauvre’ d’un autre territoire. Nous avons ici des professionnels de santé de grande qualité et des équipements de pointe dans plusieurs services ». 

Un propos qu’il nuance aussitôt, refusant toute forme de discours irréaliste. « Je ne prétends pas qu’on remplacera tous les spécialistes extérieurs par des spécialistes locaux en un claquement de doigts. Par exemple, les Réunionnais eux-mêmes vont parfois consulter en métropole pour des soins spécifiques, mais Mayotte a besoin d’une filière médicale et chirurgicale de base solide sur l’île. Toute la médecine et la chirurgie de base doivent être faites à Mayotte ». 

Avec La Réunion, une solidarité assumée et réciproque

Sur la relation « sanitaire » avec La Réunion, le directeur du CHM défend une vision pragmatique, loin des procès d’intention. « Je dirais que c’est un partenariat gagnant-gagnant. Nous envoyons des patients vers La Réunion, ils sont accueillis dans la mesure du possible par les services de La Réunion, nous avons d’ailleurs une file d’attente de patients mahorais qui ne peuvent pas toujours être pris en charge immédiatement ».

Selon lui, cette coopération profite aux deux territoires. « Mayotte a la chance d’avoir La Réunion à proximité, et La Réunion a l’opportunité d’avoir une patientèle régulière de Mayotte, parfois avec des pathologies différentes. Certaines structures réunionnaises dépendent même de ces patients, dans un contexte où l’offre de soins y est très dense et concurrentielle… C’est un partage entre deux territoires qui ne sont pas si éloignés l’un de l’autre que cela ». 

Mathilde Hangard

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