Ce mardi, c’est au tour du directeur des services techniques du Sieam, Fardi Bacar Chebane d’être interrogé, poursuivi pour complicité de favoritisme et de détournement de fonds publics et de pantouflage. Une matinée entière pour cette audition détaillant sa version de l’écosystème Bavi. Un témoignage d’autant plus intéressant qu’il est en poste au Syndicat des Eaux depuis 1998, en gravissant peu à peu les échelons. Il a donc travaillé pour un bon nombre de présidents et de directeurs, « mais ce qui s’est passé pendant cette mandature, c’est exceptionnel, je n’ai jamais vu de telles pratiques durant toute ma carrière ».
Les « pratiques décrites », c’est un accaparement de la commande publique « entre les mains du président Moussa Mouhamadi et de son directeur de cabinet, Camille Abdullahi », indique-t-il. Poursuivi pour complicité du système, il explique n’avoir fait que « subir », en détaillant un organigramme « qui n’a rien à voir avec l’officiel », devant le président de la 32ème chambre correctionnelle, Djamel Caillet.
Sans avoir de délégation de signature, « même pour les petits marchés », il soutient que le Sieam lançait des consultations auprès des entreprises « entre guillemets », en expliquant qu’à l’arrivée du président Bavi, certains marchés, qui avaient déjà été attribués, ont été relancés, « pour les donner à des chefs d’entreprise de sa connaissance », « c’était une volonté de Bavi et de son directeur de cabinet ». Les entreprises retenues étaient priées de fournir 3 devis.
Une copie à moins de 90.000 euros

Le procédé était selon lui toujours le même. Le délégataire fournissait une liste de travaux à réaliser, et les services techniques que dirigeait Fardi Bacar en donnaient une estimation. « Je livrais le montant qui pouvait être de 400.000 euros à Bavi et à Camille, qui me demandait de revoir ma copie. Ils fractionnaient le marché en l’étalant par exemple sur plusieurs mois, arrivaient à des montants inférieurs à 90.000 euros, et octroyaient les marchés toujours aux mêmes entreprises ou aux mêmes cabinets de conseil ».
Une situation qu’il ne cautionne pas, « je suis alors régulièrement mis à l’écart délibérément, tout comme la responsable de la cellule de la commande publique, pourtant très compétente, et comme le DGS ». Et pour les lots inférieurs à 90.000 euros, il explique recevoir des consignes pour les allouer à des chefs d’entreprises du réseau du président.
Vieux de la vieille dans la boite, il contredit les déclarations de Bavi qui expliquait avoir hérité d’une telle situation de la précédente mandature, présidée par feu-Maoulida Soula : « C’est faux, ces pratiques n’existaient pas ! Et dire que Bavi appelait son prédécesseur ‘grand-frère’ ! ».
Pourquoi ne pas avoir démissionné ou ne pas avoir dénoncé ces pratiques alors, comme l’a fait un courrier anonyme reçu par le procureur de Mayotte, interrogent le président ainsi que ses assesseurs. « Je voulais conserver mon emploi », indique celui qui avait plus de 20 ans d’expérience au syndicat des eaux. « J’ai pensé à ma famille et à mon fils qui étudie en métropole ». Il explique également que le petit marché de Mayotte ne permet pas de rebondir facilement sur le plan professionnel. On peut rajouter que les collectivités n’ayant pas les bonnes pratiques ne seront pas forcément séduites par sa candidature…
Un pantouflage pour petit pied

Une étroitesse de marché qui explique selon lui son recrutement en 2020, lors de son éviction du syndicat par le président Bavi, par une des entreprises destinataire des marchés du Sieam, quand il aurait dû attendre 3 ans. « Si j’avais démissionné du Sieam pour être recruté par Vinci ou la Sogea, vous m’auriez reproché le même pantouflage. Or, il existe peu de débouchés à Mayotte ». Des rapports, il en a rédigé sur les pratiques, explique-t-il, « mais on m’a demandé de quitter mon poste brusquement au Sieam, je n’ai eu le temps de rien télécharger ».
Des déclarations bien pesées sur l’écosystème Bavi, à travers lesquelles ce dernier ne voit qu’une vengeance pour avoir révoqué de la fonction publique son ancien directeur des services. Répondant à une question du parquet national financier qui l’interrogeait sur son mutisme pendant les premières heures de garde à vue, avant de craquer, Fardi Bacar Chebane y voit l’occasion de remettre les pendules à l’heure, « si cela avait été une vengeance, j’aurais tout déballé de suite ».
Restait à comprendre quels ressorts étaient activés du côté des entreprises. Fardi Bacar confirme ses propos tenus en garde à vue, soulignant que l’équipe dirigeante du Sieam ne payait pas les bars ou les hôtels, et que les frais de séjour à Madagascar ou à La Réunion étaient payés en liquide par le directeur de cabinet. Des chefs d’entreprise qui ont commencé à être entendus.
Le président Bavi continue de nier avoir agi intentionnellement, renvoyant les responsabilités sur ses adjoints.
Anne Perzo-Lafond



