À Mayotte, la parole publique et les règles du jeu semblent pouvoir changer en cours de route — au risque de fragiliser tout un territoire et les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) de nos outre-mer. Mais à qui profite la manoeuvre ?
Au-delà d’un simple différend sectoriel, c’est une question de fond qui se pose : peut-on encore investir, structurer et s’engager durablement dans un territoire où les cadres établis deviennent mouvants, où les engagements semblent révisables, et où l’équilibre économique peut être déstabilisé sans préavis ?
La fibre n’est pas un sujet technique. Elle est une infrastructure vitale, un levier d’égalité territoriale, un socle de développement économique, éducatif et administratif. À Mayotte, elle représente bien plus : une promesse de rattrapage, une condition d’intégration pleine et entière dans la République numérique.
C’est précisément parce que les investissements privés de l’acteur historique Orange n’avaient pas permis d’atteindre ces objectifs qu’une délégation de service public (DSP) avait été mise en place. Faute d’initiative suffisante du marché, la puissance publique a pris ses responsabilités pour structurer, financer et sécuriser un déploiement indispensable. Mayotte THD a remporté cet appel d’offre public, n’en déplaise à Orange.
En février 2026, l’entreprise Mayotte THD, titulaire de la délégation de service public (DSP) pour fibrer Mayotte, a appris avec consternation par voie de presse la décision du Premier ministre de laisser Orange déployer sa fibre dans les zones denses du département de Mayotte et son souhait d’une réduction de la DSP aux seules zones rurales.
Elle décide donc de répondre par voie de presse puisque c’est semble-t-il la nouvelle règle du jeu. Quel étrange procédé, alors que des réunions se succèdent au niveau du département de Mayotte, des ministères, du numérique…. Quelle incohérence aussi.
Une décision d’autant plus incompréhensible au vu de l’avancement du déploiement de la fibre par le délégataire alors que 2000 foyers sont déjà raccordables, que 80 kilomètres de fibre ont été posés et qu’une procédure pour exploitation abusive de position dominante d’Orange est engagée par Mayotte THD devant l’Autorité de la concurrence.
La maison-mère de Mayotte THD, le groupe Océinde, investit depuis des décennies en France et spécialement dans l’océan Indien. En tant que président de ce groupe, je demande solennellement au Président de la République et à son Premier ministre d’entendre ma juste requête, de surseoir à toute décision qui compromettrait notre volonté d’investir en France, essentiellement parce que le cadre juridique y est supposé exemplaire.
Les conséquences sont immédiates. Ce sont des années d’efforts, d’investissements et de structuration qui sont fragilisées. Et avec elles, la confiance.
La confiance des acteurs économiques, d’abord. Le groupe Oceinde, engagé dans les territoires ultramarins avec courage et persévérance, prend des risques que peu d’acteurs nationaux acceptent d’assumer. Il intervient là où d’autres ne vont pas, précisément parce qu’un cadre public lui garantit un minimum de stabilité.
La confiance des citoyens, ensuite. Car derrière ces décisions, ce sont des habitants qui attendent des services essentiels, une connectivité fiable, une ouverture sur le monde. L’instabilité ne pénalise pas seulement des modèles économiques ; elle ralentit l’accès à des droits fondamentaux.
Alors la question demeure : à qui profite cette instabilité ? À qui bénéficie ce brouillage des règles, cette remise en cause implicite des engagements contractuels ? Certainement pas au territoire, ni à ceux qui y vivent et y entreprennent. Sommes-nous le dommage collatéral de la volonté de créer un champion national, Orange ?
Mayotte mérite mieux que des incertitudes. Elle mérite un cap clair, des règles stables et une parole publique tenue. Elle mérite que l’on respecte les cadres que l’on a soi-même posés, surtout lorsqu’ils ont été construits pour compenser l’absence d’investissement privé.
Car au fond, ce qui est en jeu dépasse la fibre. C’est la crédibilité de l’action publique, la solidité de l’État de droit, et la capacité de nos territoires ultramarins à se projeter avec confiance dans l’avenir.
Nassir Goulamaly, président du groupe Océinde


