À Mayotte, l’économie sociale et solidaire (ESS) constitue un acteur important de l’activité économique locale. Elle regroupe des structures, telles que des associations, coopératives, des mutuelles ou des fondations, dont la finalité première n’est pas la recherche de profit, mais la réponse à des besoins sociaux, économiques ou environnementaux. Selon ESS France – anciennement la Chambre française de l’économie sociale et solidaire, elle représente environ 16 % de l’emploi privé sur le département.
Ce poids s’inscrit dans un contexte socio-économique singulier, marqué par un marché du travail particulièrement dégradé : en 2024 et en 2025, le taux de chômage atteint 29 %, le plus élevé du territoire national (quatre fois supérieur), et seuls 32 % des habitants de 15 à 64 ans occupent un emploi. Dans ce contexte, les structures de l’ESS apparaissent à la fois indispensables mais aussi, fragiles, prises entre une forte demande sociale et des moyens limités.
Une économie sous pression

À rebours de la métropole, l’économie mahoraise repose largement sur les emplois dits « non marchands » qui représentent 55 % des emplois, selon l’Insee. Une configuration qui souligne le poids des acteurs publics et associatifs dans l’organisation de l’activité. Sur ce terrain, l’ESS s’appuie sur un tissu d’initiatives nombreuses. Associations, structures d’insertion ou coopératives interviennent là où le marché et les services publics sont insuffisants.
Elles répondent à des besoins économiques et sociaux essentiels : créer des emplois pour combler le taux de chômage, proposer des formations et des accompagnements pour l’insertion professionnelle, fournir des services de proximité comme le secteur de l’aide aux personnes fragiles ou la garde d’enfants, ou encore soutenir l’accès à l’éducation et aux compétences numériques.
Mais cette vitalité ne suffit pas à garantir la pérennité des projets, qui restent souvent fragiles faute de structuration, de suivi administratif ou de ressources stables. Comme le relèvent plusieurs analyses relayées par nos confrères de Carenews, nombre de structures peinent à franchir un cap : difficultés de gestion, manque d’anticipation, fragilité des modèles économiques… En 2025, 82 % des entreprises de l’ESS à Mayotte déclaraient des tensions de trésorerie, selon ESS France, un indicateur majeur de leur vulnérabilité.
Le défi des compétences

À Mayotte, la question des compétences est cruciale pour la pérennité de l’économie sociale et solidaire (ESS). Derrière les difficultés économiques se cache souvent un manque d’outils de gestion, de pilotage et de structuration. Dans ce contexte, la CRESS de Mayotte a créé l’Institut Fikiri en 2025, organisme certifié Qualiopi, proposant des cursus diplômants, des titres professionnels et des formations continues adaptées aux réalités locales.
L’Institut vise à doter les acteurs de l’ESS de compétences durables, leur permettant de concevoir un projet, d’en assurer le suivi, de gérer budgets et équipes, et de stabiliser leurs activités. Il s’agit de transformer des initiatives ponctuelles en structures pérennes, capables d’accéder aux financements et de renforcer l’économie locale. Le défi dépasse le secteur associatif. Sur le 101ème département français, près de 61.000 personnes souhaitent travailler sans occuper d’emploi, signe d’un accès encore limité au marché du travail. Dans un territoire très jeune, où près de la moitié des habitants ont moins de vingt ans, et où le chômage dépasse 28 %, la formation professionnelle apparaît alors comme un levier stratégique pour articuler développement économique du territoire et insertion de la population dans le marché du travail.
Mais pour que cet impact se traduise concrètement, il ne suffit pas de former des individus : il convient aussi de renforcer les organisations elles-mêmes. Ainsi, en renforçant la structuration et les compétences des organisations, l’Institut Fikiri cherche à passer d’initiatives ponctuelles à des projets durables, afin de consolider la vitalité économique et sociale de l’économie sociale et solidaire à Mayotte.
Au-delà de Mayotte, une réflexion sur l’ESS ultramarine
L’expérience mahoraise s’inscrit dans un cadre plus large. Dans les Outre-mer, où les déséquilibres économiques sont souvent plus marqués, l’ESS joue un rôle d’amortisseur social, parfois central. Elle représente en moyenne autour de 15 % de l’emploi privé, selon ESS France. Dans ces territoires, la question n’est pas seulement de soutenir les projets, mais de leur donner les moyens de durer.
La formation apparaît alors comme un levier structurant, susceptible de renforcer l’autonomie des acteurs locaux. Toutefois, à Mayotte cette stratégie reste encore récente. Mais elle traduit une inflexion : celle d’un territoire qui cherche moins à multiplier les initiatives qu’à les consolider. Une évolution discrète, mais déterminante pour l’avenir de son tissu économique et social.
Mathilde Hangard


