À Combani, l’eau et la vie de quartier au cœur des échanges du Parlement de la rivière

La quatrième session du Parlement de la rivière a réuni habitants et chercheurs pour explorer la vie urbaine du quartier : comment se construisent les espaces publics ? Comment l’accès à l’eau et aux services essentiels influence le quotidien? Et quelles initiatives locales pourraient concrètement améliorer le cadre de vie ?

La descente du bassin versant de l’Ourovéni se poursuit pour l’équipe du projet PLASMA (Pollution aux microplastiques du Lagon de Mayotte) et son « Parlement de la rivière ». Vendredi dernier, les chercheurs en physique, chimie et sociologie, ainsi que la Régie de Territoire de Tsingoni (RTT), sont allés à la rencontre des habitants du village de Combani, place Badjoni, pour une quatrième session de cet exercice inédit.

Le projet vise à élaborer et proposer des solutions pour une gestion durable et respectueuse de l’environnement et de la ressource en eau tout au long de la rivière, en tenant compte des contraintes locales et des besoins de chacun. L’objectif est de créer un lien entre la science et ses constats, les habitants — leurs modes de vie, leurs contraintes et leurs idées — ainsi que les acteurs décisionnaires.

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Après une étape sur une parcelle agricole puis le long de la retenue collinaire, le Parlement s’est installé à l’intérieur du quartier de Badjoni à Combani.

Après une première rencontre introductive en novembre 2024, suivie d’une session consacrée à la thématique agricole en avril, puis d’une troisième dédiée à la ressource en eau aux abords de la retenue collinaire de Combani en novembre, la 4ème réunion s’est intéressée à la question urbaine.

Comment se construit la ville ? Avec qui ? Quelle place est donnée aux espaces publics ? Comment vit-on dans son quartier ? Avec quels services ? Comment sont construites les maisons : en béton ou en tôle ? Les habitants ont-ils accès à l’eau ? Comment sont-ils raccordés aux réseaux…?

Autant de questions importantes pour interroger la vie locale à l’échelle du quartier et compléter l’état des lieux collectif de ce que signifie vivre la ville aujourd’hui à Combani, mais aussi dans des villages similaires de Mayotte.

L’eau, ligne directrice de la vie de quartier

À première vue, la thématique peut sembler éloignée de la rivière et de la ressource en eau, d’autant que celle-ci demeure invisible depuis la place Badjoni. Pourtant, les premiers échanges avec les habitants montrent rapidement le contraire : l’eau, son accès, sa qualité, son usage et sa gestion occupent une place centrale dans les préoccupations de chacun.

C’est par le biais de l’eau qu’on s’interroge sur sa santé, physique et mentale, car elle influence les déplacements, organise les calendriers et façonne en partie les modes de vie. C’est aussi par elle qu’on imagine un nouvel aménagement du quartier permettant de réduire les odeurs des caniveaux bouchés, de supprimer les déchets qui polluent la rivière, d’obtenir un meilleur accès à la ressource, ou encore un peu d’ombre pour se rencontrer, discuter et se reposer sur le trajet.

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Accès, qualité, évacuation : l’eau est l’une des préoccupations quotidiennes des habitants.

Parmi les habitants du quartier intéressés par les discussions, un homme âgé, handicapé, a pris le temps de suivre les débats, traduits en shimaoré par l’infatigable Rachma, membre de la RTT, soucieuse que chacun puisse comprendre et participer. S’il n’a pu s’exprimer devant l’assemblée, il s’est confié aux étudiants du BTS Gestion Protection de la Nature de Coconi qui ont animé la journée et l’ont aidé à s’asseoir.

« Lorsqu’il a besoin d’eau, il demande à des jeunes d’aller lui chercher car il ne peut pas se déplacer et ne peut porter lui-même les bidons. Il a également du mal à payer son loyer et à avoir accès aux soins », raconte un étudiant. Une réalité du quartier parmi d’autres qui rappelle la précarité de certaines personnes et foyers, à prendre en compte dans l’élaboration de solutions durables pour l’accès à la ressource.

Car ce sont ces populations précaires, qui pourtant polluent et consomment le moins, qui subissent le plus fortement les difficultés d’accès à l’eau ainsi que les conséquences liées à sa qualité.

« A Mayotte il y a du plastique partout »

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Des sacs-poubelles improvisés laissent échapper des déchets sur une plage de Kawéni. Une fois désagrégé, le plastique se répand partout.

Un paramètre qualitatif très important pour les habitants réunis dans l’assemblée et qui les a d’autant plus intéressés lorsque Mathieu Leborgne, sociologue et animateur du Parlement, a indiqué qu’à l’échelle nationale un habitant consomme l’équivalent d’une carte bancaire en microplastique par jour. « À Mayotte il y a du plastique partout, on est à combien ? Une, deux voire trois cartes bancaires par jour ? », a lancé Moussa, un habitant, désespéré de voir « aucune amélioration » dans la gestion de l’eau sur le territoire. « Chido ou pas Chido c’est la même chose sur toutes les questions, les déchets, la santé, l’eau…, le cyclone n’a pas empiré la situation, c’était la même chose avant ».

« Comment les microplastiques se retrouvent dans nos rivières ? », questionne une habitante assise sur la natte disposée au sol. « Lorsqu’un déchet plastique se désagrège il libère de multiples petites particules qui se retrouvent partout dans notre environnement, dans l’air et dans l’eau, et que l’on ingère quotidiennement en mangeant, en buvant, et même en respirant », répond Sylvain Rigaud, bio-géochimiste dans l’équipe PLASMA. « Ils sont inévitables car il y en a partout ».

« Quand on boit l’eau du robinet cela fait mal au ventre », témoigne un riverain. Une douleur qui provient non pas des microplastiques mais de bactéries présentes dans l’eau. Par cette phrase, la discussion s’oriente vers l’achat des bouteilles en plastique, souvent trop chères pour répondre aux besoins d’une famille entière. « Les gens ici ne font pas bouillir l’eau, ce n’est pas un réflexe, et tout le monde n’a pas le luxe d’acheter des bouteilles. Parfois des familles en achètent une ou deux pour les enfants mais pas plus », observe Moussa.

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Les rivières, les forêts, les bords de routes, les rues des villages, partout les déchêts s’installent et à peine enlevés, ils reviennent. Un constat qui questionne la volonté des pouvoirs publics à traiter le sujet.

Ce dernier souhaite d’ailleurs aller au-delà du constat connu de tous. Il n’a pas hésité à questionner les scientifiques et chercheurs sur l’impact réel du projet sur la prise de décision des pouvoirs publics. « Qu’est-ce que vous faites vous après ? Vous allez parler aux élus ? À chaque élection on entend parler de l’environnement mais après il n’y a plus rien, où sont les projets, où va l’argent ? ».

Un ressenti qui fait l’unanimité au sein de l’assemblée. Chercheurs, associations, lycéens et habitants soulignent, par leurs observations et leur vécu, le manque criant de la force publique, aussi bien de l’État que des collectivités, dans la prise en compte de ces problématiques d’intérêt général.

Du côté du projet PLASMA, l’objectif des rencontres est de construire un plaidoyer capable de transformer le suivi scientifique et le dialogue citoyen en levier de politique publique. Mathieu Leborgne a également confié que le projet va s’intéresser aux filières d’approvisionnement des biens à Mayotte, en passant par Longoni et les épiceries de quartiers, pour savoir si ces lieux peuvent jouer un rôle dans la réduction des déchets plastiques et l’amélioration du cadre de vie.

Une place à aménager pour créer un espace d’échanges

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Zainou, à gauche, tente depuis de nombreuses années d’embellir et d’aménager la place Badjoni afin d’en faire un espace pour la jeunesse et un lieu d’échange pour les habitants.

À Badjoni, un quartier souvent victime d’affrontements entre bandes, « il n’y a rien à faire sans travail, la place n’est pas aménagée et les jeunes occupent le temps en traînant dans les ruelles », note Aimane, la vingtaine.

À ses côtés, Zainou, habitant du quartier, aimerait faire vivre le quartier, créer un lieu pour la jeunesse et participer à l’amélioration des conditions de vie.

Depuis 2016 il se bat pour obtenir un soutien de la municipalité afin d’embellir la place en pavés, sans arbres ni bancs. Sans volonté politique ni liens avec d’autres associations, il s’est jusqu’à présent débrouillé seul, aménageant de petits buts de football à l’aide de barres en métal.

« J’ai envie de créer une maison de quartier et une maison de l’artisanat, pour évoluer, pour que les jeunes et les vieux se retrouvent ici, tout comme les associations. Mais comment faire ? », demande-t-il.

Avec ses principes d’écoute et de pluralité des participants, le Parlement permet de mettre « autour de la table » des publics qui n’auraient presque aucune chance de se côtoyer. Ainsi, deux membres de l’AFD ont pu répondre aux questions de Zainou, lui expliquant qu’il devait tisser des liens pour tenter d’obtenir des financements.

En attendant, il a fait visiter les lieux à tous les participants du Parlement qui ont pu voir le potentiel de son initiative. Café de quartier, briquetterie locale et expérimentale : les idées sont là, tout comme la volonté. Il suffit d’imaginer quelques arbres entre les pavés pour allier préservation de l’environnement et amélioration du quotidien, et créer un lieu convivial de positivité et de créativité.

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Zainou a aménagé une briquetterie expérimentative avec la RTT. Un espace innovant qui pourrait permettre à des jeunes de trouver des vocations ou de s’évader.

« Si de nombreux sujets ont été évoqués, la rivière était toujours présente dans les discussions, elle est le réceptacle de toutes ces manières de vivre au quotidien », remarque Mathieu Leborgne. « Mon rôle a été de ne pas recadrer les débats et de laisser la population s’exprimer. C’est peut-être la première fois qu’ils ont pu le faire pleinement. On sent que les gens en ont envie et surtout besoin ! ».

Des échanges importants pour la population qui résonneront peut-être un jour dans la maison de quartier de Zainou. « En plus du manque de débat public, il manque des lieux et des espaces concrets qui permettent la rencontre », ajoute Mathieu Leborgne. « Le projet de Zainou est un exemple concret qui illustre que les habitants peuvent être porteurs d’initiatives, il faut l’encourager. Ce sont des réponses qu’il faudra aussi répliquer sur le territoire ».

Après cette parenthèse de discussions et de débats, l’enjeu reste que ces échanges se prolongent dans le quartier, à travers les initiatives de ses habitants et l’attention que les pouvoirs publics pourront y porter, pour dépasser les mots. Le Parlement de l’Ourovéni aura alors eu le mérite de créer l’étincelle et d’ouvrir de nouvelles possibilités.

Victor Diwisch

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