Avec sa camionnette blanche, Hicham gravit tant bien que mal la route étroite et dégradée qui serpente jusqu’aux hauteurs du village de Longoni. C’est là que se trouve l’accueil des jeunes de l’association Le Regard du Cœur, où il travaille depuis plusieurs années en tant que coordinateur jeunesse. Ce vendredi 6 mars, l’association a organisé un grand foutari ouvert à tous les jeunes du village, mais aussi des villages voisins, qu’Hicham n’hésite pas à aller chercher avec son véhicule, comme à Trévani ou Koungou.

Derrière le portail de l’accueil, aux alentours de 15 heures, des dizaines de jeunes — filles et garçons, petits et grands — s’activent aux côtés des animateurs pour préparer le foutari. Certains confectionnent des crèpes, d’autres font cuire la viande destinée aux tacos ou préparent la salade, tandis que quelques-uns, assis à même le sol, mettent la main à la pâte pour élaborer les pizzas. Un peu plus loin, d’autres encore rapportent des braises pour allumer le barbecue. « Des ateliers que certains n’ont jamais eu l’occasion de faire », note Hicham, très disponible pour aider tout le monde.
« Ce sont les jeunes eux-mêmes qui ont eu envie de faire un foutari tous ensemble », souligne Amina*, elle aussi animatrice de l’association. « C’est important de mélanger les villages, cela permet d’apaiser les conflits », ajoute-t-elle, même si, selon les jeunes concernés, la situation est calme et les violences rares en ce moment.
« Un endroit pour s’évader »

Créée en 2016, Le Regard du Cœur n’a cessé d’évoluer et de se structurer afin de s’adapter aux demandes de la jeunesse qu’elle souhaite accompagner. Au départ, elle était surtout connue pour ses sorties randonnées. Puis, en 2022, l’association s’est dotée d’un accueil de jeunes afin de multiplier les activités et de pouvoir les accompagner trois jours par semaine. Au total, une trentaine de jeunes s’y retrouvent les mercredis, vendredis et samedis.
De l’aide aux devoirs, aux activités sportives et culinaires, en passant par la découverte de Mayotte, de ses plages et de sa faune, notamment lors des « séjours vacances », l’association multiplie les initiatives pour le plus grand plaisir des jeunes. Chaque séjour, d’une durée de dix jours, est organisé autour d’un thème — cuisine, danse, sport — et se termine par une fête qui en célèbre l’esprit.

« Ce que j’aime le plus, ce sont les vacances en juillet. On apprend à vivre ensemble, on fait des sorties en bateau, on va voir des animaux », confie Ismaël, 14 ans, un crayon à la main, penché sur une grande feuille de papier. « Mais je viens ici tout le temps pour les devoirs, pour faire du breakdance, cuisiner, mais aussi connaître de nouvelles personnes. Il y a beaucoup de gens ici, ça me plaît ».
« Mon endroit préféré qu’on a visité, c’est la plage de N’Gouja. Je pense que je n’aurais jamais eu la chance d’y aller sans l’association. Je me suis rendu compte que Le Regard du Cœur peut vraiment m’aider », reconnaît Moustadran, 15 ans.
Ces sorties ont même créé de véritables vocations, notamment pour la protection des tortues marines. Grâce au travail d’Hicham et des autres animateurs, qui ont suivi des formations, notamment avec l’association Oulanga na Nyamba, l’association est désormais capable d’organiser des bivouacs anti-braconnage.

« Demain nous irons à la plage du préfet pour surveiller les tortues et s’assurer qu’elles vont bien », lance Irchade, 14 ans, très impatient de commencer sa mission. « C’est sûr qu’on ne va pas dormir ».
« Ici, c’est un endroit pour s’évader », assure Chaïdah, 13 ans, en malaxant la pâte à pizza. « Quand les jeunes sont ici, ils ne jettent plus de pierres dehors et ne mettent plus le feu aux voitures, parce qu’ici on les laisse vivre. On nous laisse nous exprimer et on nous pousse à être la meilleure version de nous-mêmes. On nous dit souvent qu’on n’a pas de talent, qu’on ne vaut rien dans ce monde, mais ici on est motivés, on se donne à fond et on reprend confiance en nous », poursuit-elle avant d’ajouter : « Surtout, on apprend à se débrouiller nous-mêmes ».
Un lieu de transmission intergénérationelle

Une approche aujourd’hui transmise entre les jeunes et par les animateurs, dont la majorité ont eux-mêmes été accompagnés par l’association, renforçant ainsi le message et faisant naître une véritable culture.
« Quand j’étais jeune comme eux, je me suis inscrit à une sortie et j’ai aimé », raconte Hicham, 21 ans. « J’ai décidé de devenir bénévole, puis j’ai réalisé un service civique, et maintenant me voilà coordinateur jeunesse. L’association était là pour m’aider quand j’étais petit, c’est en partie grâce à elle que j’ai réussi à avoir mon bac. Les jeunes ici sont notre avenir et je veux qu’ils aient la même chance que j’ai eue ».

« Quand mon oncle m’a proposé de participer à un camp de vacances à l’association, je ne voulais pas, mais j’y suis allé et depuis je ne la quitte plus », explique Abal, 18 ans.
Depuis, le jeune homme apprend aux plus jeunes le breakdance et les aide à se dépasser sur la piste. Certains d’entre eux, comme Ismaël, auront peut-être la chance de rejoindre son équipe 410NCrew au Lycée du Nord, pour participer à des compétitions à Mayotte mais aussi au niveau national. « C’est un endroit très convivial ici. On se parle, on apprend à se connaître peu importe d’où l’on vient. L’association offre aux jeunes un endroit pour s’amuser, pour monter leurs projets, et c’est très bien ».
Sans l’association « mon cerveau serait mort »

Mais pour les animateurs, l’association continue aussi de jouer un rôle central dans leur parcours de vie. C’est le cas d’Amina, qui, après avoir obtenu son baccalauréat, attend l’obtention d’un titre de séjour pour poursuivre ses études. « Mon vœu a été accepté à l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI) de Mayotte, mais sans titre de séjour je n’ai pas pu m’y inscrire », déplore-t-elle.
« L’association m’a permis d’obtenir le BAFA et de devenir chargée de projet. J’ai été l’une des principales préfiguratrices dans l’objectif de l’association d’obtenir l’agrément de centre social. J’ai monté les dossiers et mis en place les stratégies d’« aller vers » pour connaître les besoins des habitants », s’enthousiasme-t-elle. « Si je n’avais pas fait tout ceci depuis mon bac, ni aidé les jeunes via l’association, mon cerveau serait mort. Ici je peux le faire fonctionner et évoluer ».
Assise sur une chaise au milieu des jeunes après avoir passé un moment derrière les fourneaux, Oussya Abdallah s’accorde une petite pause. « Vous aimez tout ce que vous voyez ? », demande-t-elle, amusée, en montrant d’un geste de la tête les enfants qui courent dans tous les sens.

« C’est satisfaisant de voir les jeunes ensemble. C’est le fruit d’un travail de plusieurs années et cela fonctionne pleinement maintenant », indique l’animatrice de 48 ans, présente depuis 2021. « Les jeunes sont allés voir les autres pour leur parler de l’association et les faire venir ici, et progressivement ils sont venus en nombre. La confiance s’est installée. Ils s’intéressent à de nombreuses choses et c’est à eux maintenant d’organiser leurs propres évènements, comme le foutari de ce soir ».
Peu avant 17 heures, tandis que les arômes du repas embaument la pièce, certains jeunes se retirent pour la prière, tandis que d’autres se reposent. La rupture du jeûne approche, et tous se préparent à partager le repas ensemble. Le Regard du Cœur n’est pas seulement un lieu refuge : chacun y trouve sa place, comme au sein d’une grande famille pleine de vitalité et de bonne humeur. C’est, sans aucun doute, la plus belle réussite de l’association, qui, aux côtés des jeunes qu’elle accompagne, construit son avenir et grandit avec eux.
Victor Diwisch
*le prénom a été modifié pour garantir l’anonymat


