Alors que Mayotte reste l’un des territoires français les plus touchés par le VIH, le Centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) du Centre hospitalier de Mayotte (CHM) concentre à lui seul une part majeure de la réponse sanitaire, en lien avec les associations de l’île. En 2025, il a pris en charge plus de 2.300 patients et réalisé près de 15.000 examens. Mais derrière ces chiffres impressionnants se cache une autre réalité : des professionnels épuisés, contraints d’exercer dans des locaux inadaptés où la confidentialité des soins est compromise. En ce début mars 2026, les équipes tirent la sonnette d’alarme.
Des chiffres en hausse, une épidémie qui s’installe

Sur le papier, l’activité du CeGIDD de Mayotte impressionne. En 2025, malgré un effectif médical réduit – un seul médecin pendant plusieurs mois, sans infirmier dédié durant huit mois – le centre a assuré près de 4.430 consultations, suivi 2.335 patients et réalisé 14.821 examens de laboratoire. Douze nouveaux diagnostics de VIH y ont été posés, mais aussi des centaines d’infections sexuellement transmissibles (IST) : chlamydiae, gonocoques, syphilis, hépatites B.
Ces chiffres traduisent un effort massif de dépistage dans un territoire où le VIH circule plus qu’ailleurs. Mayotte reste, après la Guyane, le deuxième département français le plus touché. Les données partielles de 2025 et les premières estimations de 2026 confirment une circulation active du virus, avec des diagnostics encore trop souvent tardifs. « Plus on dépiste, plus on découvre, et plus on a de patients à suivre », résumait le Dr Mohamadou Niang, médecin infectiologue du CHM.
Mais le CeGIDD ne se limite d’ailleurs pas au VIH. « On fait aussi de la contraception, de l’accompagnement, de la prévention. De fait, c’est presque un centre de santé sexuelle, parce qu’il n’y en a pas ailleurs », nous rappelle un professionnel de santé le 3 mars 2026. Lorsqu’un VIH ou une hépatite B est diagnostiqué, les patients sont orientés vers le service d’infectiologie du CHM, pivot d’un parcours de soins déjà fragile.
« On parle de l’intimité des gens, sans intimité »

Problème : derrière cette activité soutenue, les conditions de travail racontent une autre histoire. Celle de bureaux détruits, notamment après le cyclone Chido, laissés à l’abandon. « Les anciens bureaux, côté lagon, doivent être réhabilités, ceux côté rue, pourraient être nettoyés en une semaine, mais le CHM n’a pas bougé », confie un soignant. Résultat : les équipes du CeGIDD sont aujourd’hui entassées dans quelques pièces exiguës et les anciens locaux sont devenus « le paradis des makis et des rats », rapporte des soignants.
La confidentialité, pourtant au cœur de la mission du centre, est devenue un combat quotidien. Lors de notre passage, la porte du bureau médical s’ouvre sans cesse : médicaments, vaccins et dossiers patients y sont stockés.

« Quand tu parles de ta vie sexuelle, qu’une personne entre ou écoute malgré elle, c’est extrêmement gênant. On parle de l’intimité des gens, sans intimité », témoigne un membre de l’équipe.
Dans la salle attenante dédiée à la vaccination, cinq à six infirmiers peuvent être amenés à travailler simultanément avec trois ou quatre patients dans un même espace, parmi lesquels des enfants souvent anxieux et en pleurs. Le bruit, la surcharge de travail et l’exiguïté des lieux génèrent un stress constant pour les soignants. Le manque de place contraint par ailleurs au stockage de la réserve de vaccins dans la salle de consultation du CeGIDD, provoquant des allées et venues répétées qui portent atteinte au respect de l’intimité et de la confidentialité indispensables à ce type de consultation.
La prévention, éternelle variable d’ajustement

La situation a des conséquences très concrètes : le centre peine à recruter. « On ne peut pas embaucher de médecins ou d’infirmiers parce qu’on n’a pas de bureaux. Et quand on recrute, quelqu’un doit partir pour libérer de la place », décrit un soignant, évoquant un véritable « jeu de chaises musicales ».
Au-delà du CeGIDD, c’est l’ensemble des actions de santé publique du CHM qui vacille : vaccination, lutte contre la tuberculose (CLAT), prévention de la lèpre, addictologie. « Cela concerne de nombreux services. Les promesses de réhabilitation existent, mais on n’a aucune visibilité », résume le Dr Anne-Marie de Montera, cheffe du pôle santé publique du CHM.
Le CHM aurait évoqué procéder à des opérations de « nettoyage », jugées insuffisantes par le personnel. « Il ne s’agit pas seulement de nettoyer, il faut réhabiliter. Cela fait plus de six mois qu’on se bat », dénoncent toujours les soignants en ce début mars.
Sur le terrain, pourtant, la prévention continue, tant bien que mal. Le mardi, le CeGIDD assure des consultations au dispensaire du CHM d’Iloni. Le mercredi, les équipes se rendent à Sohoa, en partenariat avec l’association Mlézi Maoré. Le jeudi, elles interviennent à Dzoumogné. Des actions essentielles, menées au plus près des populations, dans un territoire où la précarité, la peur des contrôles et l’éloignement des structures de soins freinent fortement l’accès à la santé.
Mais les marges de manœuvre restent limitées. « Avec un nombre suffisant de locaux, on pourrait recruter davantage de médecins, d’infirmiers, de psychologues, augmenter l’offre de soins et mieux contribuer à détecter et prévenir l’augmentation inquiétante des infections par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) », insiste un professionnel. « La prévention n’a jamais été la priorité du CHM. Or ici, elle est tout simplement vitale ». Contactée par notre direction, la direction du Centre hospitalier de Mayotte n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Mathilde Hangard


