Autrefois invisibles, ils font peu à peu leur apparition. Se mêlant aux scooters pour déborder les embouteillages par la gauche, escaladant les nombreuses côtes de l’île pilotés par des touristes en goguette, chevauchés par des gamins audacieux qui rivalisent d’acrobaties et de dérapages… Propulsés par l’électricité ou la force du jarret, les vélos partent à la conquête d’une place sur des routes mahoraises pas forcément faites pour eux. Ont-ils un avenir ? Sont-ils appelés à croître et se multiplier ? Nous avons rencontré des spécialistes de la question pour obtenir quelques réponses.
Des freins qui n’empêchent pas d’avancer

Sur le sujet, Mohamed Hamissi est incontournable. Celui qui est aujourd’hui directeur des mobilités au sein de la Communauté de communes de Petite Terre (CCPT) a consacré ses études et sa jeune carrière à la question des transports. « Je suis né ici et la culture mahoraise, c’est plutôt la marche à pied que le vélo, s’amuse-t-il. Mais en séjournant dans des villes comme Annecy, Lyon ou La Rochelle pour mes études, j’ai découvert le côté pratique et économique du vélo pour se déplacer, profiter des paysages tout en préservant sa santé et je suis devenu un fervent partisan de la bicyclette, particulièrement sensible au sentiment de liberté qu’elle procure ».
De retour à Mayotte, Mohamed Hamissi se voit confier le projet de développement du transport en commun de la Cadema aujourd’hui baptisé Caribus. « Je passe sur les détails et toutes les résistances et les oppositions qu’il a fallu dépasser mais on a réussi à obtenir des subventions de l’État et même à intégrer au projet la réalisation d’une piste cyclable qui reliera bientôt le secteur des Hauts Vallons au pôle multimodal de Passamainty ».
Beaucoup avancent de multiples freins existants à la pratique du vélo dans l’île. « Je suis conscient de ces obstacles, répond celui qui n’hésite pas à mettre ses trois enfants sur des bicyclettes chaque week-end. La sécurité n’est pas au rendez-vous aussi bien à cause de l’état des routes que du risque de vol ou d’agression et le climat de Mayotte avec sa chaleur et ses fortes pluies n’est pas toujours facilitant, mais je pense qu’il faut créer le besoin en aménageant et en ralentissant la vitesse de nos routes, en mettant à disposition du matériel. Parallèlement, il faut travailler à forger une culture vélo, ce qu’on commence à faire avec les ateliers Savoir Rouler à Vélo qu’on est en train de développer pour les jeunes », poursuit le directeur des mobilités au sein de la CCPT.
Petite-Terre…de vélo

En intégrant la Communauté de communes de Petite-Terre, Mohamed a rejoint le berceau du vélo mahorais. Il affirme d’ailleurs que c’est là qu’on a vu la première femme juchée sur une bicyclette, profitant sans doute de la platitude relative du terrain. Dzaoudzi héberge aussi des clubs cyclistes et la première piste cyclable de l’archipel. La collectivité a été lauréate en 2022 du programme « Avelo2 » avec à la clé le financement d’une prime pour les acheteurs de vélo électrique et l’aide à la création de services de location et de réparation.
L’autre pionnière du vélo sur Petite-Terre s’appelle Cécile Perron, on a des chances de la rencontrer en débarquant de la barge quai Issoufali où se trouve l’atelier Mobhélios. Cécile y loue et entretient une centaine de vélos électriques depuis plus de trois ans. Son activité entre dans le cadre d’un projet écoresponsable qui associe respect de l’environnement, développement des mobilités douces et insertion sociale pour de jeunes Mahorais. « J’ai vu en 10 ans la circulation automobile exploser et la saturation complète du réseau routier, témoigne Cécile. On ne peut pas continuer comme ça, d’autant plus que beaucoup de Mahorais n’ont pas encore de voiture. Beaucoup de celles et ceux qui empruntent la barge pourraient passer au vélo avec des bénéfices économiques, sanitaires et bien sûr environnementaux », ajoute-t-elle.
Pour atteindre ces objectifs, Cécile et son mari ont créé une société coopérative d’intérêt collectif en partenariat avec une entreprise de taxi et la Communauté de communes de Petite-Terre. « On ne peut pas avancer sur ce type de projet sans la participation des collectivités publiques, précise-telle. Si tout va bien, l’an prochain, se mettra en place un service public de location de vélos pour lequel nous sommes en voie de contractualisation. La prochaine étape sera la création d’un nouvel atelier à Passamaïnty, puis peut-être la construction de garages à vélos sécurisés pour éviter les vols ».

Corollaire de l’activité cycliste, l’entretien de la machine soumise au risque de la crevaison, du déraillement ou d’autres impondérables. « Qui dit vélo dit réparation ! Sourit Cécile. Au début nous faisions appel à des techniciens extérieurs à l’île et ce n’était pas satisfaisant. Nous avons décidé de miser sur la main d’œuvre locale en recrutant des jeunes sur place qui ont pu effectuer des formations qualifiantes en métropole. Sur les quatre présentés, trois ont obtenu le diplôme et sont désormais tout à fait aptes à travailler pour nous aussi bien en matière d’accueil de la clientèle que de mécanique ».
Sur les 100 vélos disponibles à la location chez Mobhélios, 90 % font l’objet d’un contrat longue durée, la Cadema en loue 16 qu’elle met à disposition de ses employés et Mlezi Maore en a une dizaine qui sont confiés à des jeunes pour se rendre à leur travail. Le succès est tel que Cécile a parfois du mal à réserver des vélos pour l’usage touristique du week-end. La culture vélo est-elle en train de gagner l’île ? Mohamed Hamissi en appelle à la patience. « Rien ne va jamais très vite à Mayotte…, tempère-t-il. Le sujet n’apparaît pas beaucoup dans la campagne électorale. Mais je reste optimiste. En partageant les initiatives comme le Savoir Rouler à Vélo, y compris pour les adultes, les journées Tous à vélo, en transformant et sécurisant l’espace public, le vélo va forcément gagner du terrain, c’est un élément essentiel pour l’attractivité de Mayotte ».
Philippe Miquel


