En déplacement à La Réunion et à Mayotte, du 23 au 27 février 2026, le président du Conseil national de l’Ordre des architectes, Christophe Millet, interrogé par notre rédaction, dresse un constat sévère de la reconstruction de l’île après le cyclone Chido, survenu le 14 décembre 2024. Il appelle à rompre avec une approche descendante et à confier aux acteurs mahorais un rôle central dans la refondation du territoire.
Une reconstruction encore prisonnière de l’urgence

Le cyclone Chido a laissé derrière lui un territoire exsangue. Des milliers de logements endommagés, des écoles détruites ou fragilisées, des quartiers entiers exposés aux risques naturels. Pourtant, quatorze mois après la catastrophe, la reconstruction peine à s’enclencher réellement. « Il manque de volonté de l’État d’avancer sur le sujet mahorais », tranche Christophe Millet.
Certes, un établissement public chargé de coordonner les travaux de reconstruction a été créé, chapeauté par le général Facon. Mais le calendrier interroge. « J’entends encore parler d’urgence alors qu’en un an et demi, les choses n’ont pas avancé ». Pour le président du Conseil national de l’Ordre des architectes, cette urgence prolongée sert parfois de justification à des décisions prises sans concertation locale.
« Sous couvert d’urgence, on impose des principes de reconstruction qui ne sont pas initiés par les Mahorais eux-mêmes, mais importés, notamment pour les écoles ou les logements. À mon sens, c’est un échec », affirme-t-il. Une critique qui renvoie à un sentiment partagé sur l’île : celui d’une reconstruction pensée depuis l’extérieur, sans récit commun ni vision à long terme.
Des solutions locales insuffisamment mobilisées

Au fil de ses rencontres avec les élus et les acteurs de l’architecture et du logement, Christophe Millet insiste sur un point : les solutions existent, mais elles sont insuffisamment mobilisées. À commencer par la question foncière, centrale à Mayotte. « L’Ordre des architectes ne suffira pas à régler la problématique du foncier, reconnaît-il. Mais si l’on associe les notaires, les avocats, les géomètres et les architectes, nous avons la capacité d’apporter des réponses très concrètes ».
Il plaide pour une reconstruction du cadastre et une régularisation administrative des constructions existantes, qu’elles soient aux normes ou non. « L’État doit pouvoir nous faire confiance pour nous associer à ce travail, afin d’avoir enfin une connaissance précise de ce qui a été construit et reconstruit à Mayotte ». L’Ordre national a déjà proposé ce type de dispositif, via des architectes commis d’office, lors des deux derniers décrets Mayotte, sans succès.
Sur les matériaux, le discours se veut réaliste. « On ne reconstruira pas Mayotte sans importer des matériaux », admet-il. Mais cette dépendance ne doit pas être totale. « Tout ce qui concerne l’enveloppe du bâtiment peut aujourd’hui s’appuyer sur des filières locales, notamment la pierre ou le bois ». Un enjeu stratégique dans un contexte de dérèglement climatique. « Mayotte doit s’inscrire dans une forme de résilience climatique. D’autres événements climatiques surviendront. L’île doit pouvoir se reconstruire par elle-même ».
Le logement, grand oublié de la reconstruction

C’est sur la question du logement que le désaccord avec l’État apparaît le plus nettement. « Le domaine qui intéresse le plus l’Ordre des architectes et le moins l’État, c’est le logement », affirme Christophe Millet. Les politiques publiques privilégient les équipements et les infrastructures, laissant l’habitat au second plan, alors même qu’il constitue le cœur de la vie quotidienne et l’un des principaux facteurs de stabilité sociale.
Pour y remédier, le président du Conseil national de l’Ordre des architectes défend la création d’un Conseil régional de l’Ordre de plein exercice à Mayotte. « Il faut une représentation implantée in situ, avec cette idée que le logement doit être au cœur des politiques publiques. C’est là que les gens passent leur vie ». Selon lui, une telle implantation permettrait aussi de sortir d’un débat « parisien » pour favoriser un débat véritablement mahorais, porté par les professionnels du territoire.
Ce besoin d’ancrage local est également souligné par une architecte métropolitaine en déplacement à Mayotte. Forte de son expérience en métropole, elle met en garde contre les modèles transposés sans adaptation. « En métropole, dans certaines régions, quand on construit cinquante logements, la moitié doivent être sociaux », explique-t-elle. Mais cet équilibre repose aujourd’hui sur un montage économique fragile. « Avec la crise, les promoteurs n’arrivent plus à vendre. Pour qu’un immeuble se fasse, il faut que le bailleur social achète tout ou une partie du programme. Sinon, le projet ne sort pas ».
À Mayotte, selon elle, la question du logement social ne peut être dissociée des usages et des modes de vie. « Est-ce que les gens sont prêts à habiter dans des logements bétonnés plutôt que dans des cases ? C’est le travail de l’architecte d’aller demander ce que veulent les habitants. On ne peut pas délocaliser un art de vivre ». Les formes d’habitat interrogent directement l’organisation des logements : « Dort-on tous ensemble ? Combien de places faut-il prévoir ? »
Entreprises locales, aménagement et culture urbaine

Par ailleurs, au-delà des formes architecturales, certains professionnels alertent sur l’absence de vision globale et de structuration des moyens existants. Pour Vincent Liétar, architecte présent sur l’île depuis 1981, la reconstruction souffre d’un déficit de connaissance du tissu économique local. « Aujourd’hui, à Mayotte, il y a un panel d’entreprises sur-sollicitées – Colas, Vinci, GTA – face à d’autres entreprises qui travaillent dans leur coin. Mais on ne connaît même pas le nombre d’entreprises réellement disponibles pour la reconstruction, ni leurs compétences ».
Une situation qui interroge, plus d’un an après le passage du cyclone. « Est-ce qu’on a seulement un répertoire des entreprises locales, des outils disponibles sur l’île ? Pour commencer, il faudrait déjà savoir avec qui on peut travailler et quelles sont les compétences des artisans ». Selon lui, le problème dépasse la seule construction. « Le sujet est plus dans l’aménagement que dans la construction de l’île, notamment en ce qui concerne l’assainissement, l’évacuation des eaux pluviales et le réseau électrique », souligne-t-il.
Il rappelle que « dans les années 1980-1990, on construisait mille cases par an avec quatre cents artisans répertoriés par la SIM ». Aujourd’hui, observe-t-il, « on voit apparaître de gros pâtés de maisons, sans cohérence. Il manque à Mayotte une culture urbanistique et de construction ».
Écrire enfin un projet mahorais pour l’après-cyclone
Ce mercredi 25 février 2026, à l’issue de son entretien avec le préfet de Mayotte, Christophe Millet a qualifié l’échange d’ « extrêmement constructif ». Il souligne la sensibilité du préfet « à la question du patrimoine » et estime pouvoir compter sur son soutien pour la création d’un Ordre régional des architectes, ainsi que pour un travail plus étroit avec l’établissement public de reconstruction et la Mission interministérielle pour la reconstruction (MIR). « L’architecture est le premier facteur d’accélération de la reconstruction », a-t-il insisté, tout en reconnaissant les contraintes de délais évoquées par le représentant de l’État.
Car selon lui, « la reconstruction de Mayotte ne sera jamais terminée ». L’enjeu réside dans la méthode inscrite « dans le temps long », capable de « s’adapter aux changements climatiques » et « aux attentes de la population ». L’objectif, selon lui, est clair : « Avoir un paysage urbain et paysager mahorais qui soit l’expression d’une culture mahoraise ». Un récit que, de l’avis du président de l’Ordre, seuls les Mahorais peuvent écrire.
Mathilde Hangard


