Dans le quartier de Bazama, à Kawéni, on peut désormais s’asseoir sur un banc fait de yaourts à boire et de bouchons recyclés. Derrière cette assise colorée, un projet industriel atypique porté par Habit’Âme, micro-usine d’insertion qui préfère recycler localement plutôt qu’exporter ses déchets. À quelques rues de là, d’autres bancs, marron cette fois, ont été livrés au rectorat pour équiper le futur internat de la cité scolaire de Kawéni. En 2026, l’entreprise change d’échelle sans changer d’âme.
Le jour où le plastique s’est assis dans l’espace public

À première vue, c’est un banc. Solide, massif, vert tapant. À y regarder de plus près, il raconte une autre histoire : celle de milliers de déchets plastiques qui n’ont pas fini enfoui ou brûlé, mais assemblés pour accueillir des corps, des sacs d’école et des moments de partage entre habitants.
« En novembre 2025, on s’est lancés dans la conception de mobilier urbain », raconte Hannah Dominique, cofondatrice d’Habit’Âme. Jusque-là, l’entreprise mahoraise s’était fait connaître pour ses plaques, tuiles et éléments de second œuvre en plastique recyclé. Le mobilier urbain marque un tournant. « On voulait prouver ce qu’on était capables de faire avec du plastique à 100 %, dans l’espace public ».
L’enjeu est loin d’être esthétique. Un banc public, ce n’est pas un meuble de jardin. « Il doit résister aux chocs, au soleil, à la pluie, aux intempéries… et au poids », sourit-elle. Comprendre : aux enfants qui sautent dessus, aux sacs jetés sans ménagement, au temps qui passe.
Le premier prototype est confié à Camille Abdourazak, architecte, chargée du design. Le cahier des charges impose une largeur précise, mais laisse place à une modularité revendiquée. « Il est composé de plusieurs pièces, pas d’un seul moule. On peut l’allonger, ajouter des modules ». Le plastique, ici, ne fige pas la forme, il l’autorise.
Vingt exemplaires similaires sont produits pour le rectorat de Kawéni, destinés au futur internat. Couleur marron. Matière première : des déchets industriels de la laiterie de Mayotte. Des « Yop », ces yaourts à boire omniprésents dans les cours de récréation, associés à des bouchons de même teinte. Une cohérence chromatique qui évite les additifs. « On ne colore pas, on compose avec ce qu’on a », résume Hannah Dominique.
Quand la couleur devient un outil de recyclage

À Bazama, quartier de Kawéni, le banc est vert. Ce n’est pas un hasard, ni une lubie de designer. « Ce sont les habitants qui ont choisi la couleur », précise la cofondatrice. Le projet est mené avec l’Établissement Public de Reconstruction et de Développement de Mayotte (EPRD, dans le cadre d’une réhabilitation de quartier. Habit’Âme ne se contente pas de livrer : l’entreprise fabrique sur place, avec les riverains, et implante le mobilier dans le sol.
Le vert est obtenu par un mélange de Yop recyclés, de bouchons bleus et jaunes. « On joue avec la couleur du plastique initial. Au lieu d’ajouter un additif, on ajoute un autre plastique coloré ». Derrière ce jeu chromatique se cache une rigueur industrielle… plus de 90 % du plastique utilisé est dit « stable », mono-matière, mono-couleur. Un graal pour le recyclage.
Les caractéristiques mécaniques du matériau ont été testées. Les déchets de production, eux, repartent dans le circuit. Rien ne sort. « On assemble uniquement avec de la vis. Pas de colle, pas de mélange inutile ». Le banc peut être décliné à la demande : avec dossier, accoudoirs, ou sans. Le mobilier urbain, rappelle Hannah Dominique, n’est pas toujours soumis à des normes aussi strictes que le bâtiment. Un interstice réglementaire que l’entreprise investit avec prudence.
Prochaines livraisons : du mobilier d’accueil extérieur pour l’office de tourisme de la communauté de communes du Sud (CCSud), et un ensemble banc-table-fauteuil pour le Parc marin de Mayotte, destiné à un salon d’accueil. Le plastique recyclé s’invite là où on ne l’attendait pas.
Une économie de l’impact… à coûts réels

Habit’Âme ne cherche pas à masquer ses contraintes. « Pour des meubles particuliers, notre coût de revient est élevé », reconnaît sa cofondatrice. En cause : un modèle basé sur l’insertion professionnelle et une micro-usine qui ne bénéficie pas d’économies d’échelle. Chaque pièce est pensée, produite, assemblée localement.
Dans un territoire plus aisé, la clientèle de particuliers sensibles à l’impact social et écologique serait sans doute plus large. À Mayotte, elle reste marginale. « La population mahoraise aisée n’est pas si grande sur le département et la population métropolitaine de passage vient parfois avec des contraintes économiques et n’a pas forcément envie d’investir dans du mobilier durable, un peu plus coûteux ». La niche existe, mais elle est étroite.
La commande publique, en revanche, change la donne. « Pour les équipements collectifs, nos coûts sont parmi les plus bas du marché ». Parce que le transport est nul, parce que la matière première est locale, parce que la fabrication se fait sur place. Pour les collectivités, l’équation devient soudainement vertueuse : acheter local, recycler local, employer local.
Le modèle économique d’Habit’Âme repose sur cette tension permanente entre idéalisme et réalisme. Produire moins, mais mieux. Chercher l’impact avant le volume. « En soutenant ce type de projet, les acteurs qui en ont les moyens soutiennent aussi le développement du territoire », insiste Hannah Dominique. Une chaise n’est jamais qu’une chaise. Un banc, parfois, devient un choix politique.
Dépolluer à la vitesse des commandes

Peut-on nettoyer Mayotte à coups de bancs et autres mobiliers ? Hannah Dominique tempère. « On est encore trop petits ». Mais l’espoir est là, solidement arrimé à un réseau d’acteurs. Habit’Âme travaille avec l’entreprise de recyclage, ENZO, le Syndicat Intercommunal pour la gestion et le traitement des Déchets de Mayotte (SIDEVAM), et la déchèterie de la STAR. Depuis janvier 2026, l’entreprise est également conventionnée Éco-Maison, ce qui lui permet de recycler et de réinjecter du plastique dans le circuit officiel.
« On est un exutoire local des déchets plastiques ». Une formule qui revient souvent dans sa bouche. Concrètement, lorsque les poubelles du SIDEVAM arrivent en fin de vie, Habit’Âme intervient pour éviter l’enfouissement. Même logique avec le Doukatri, dispositif de tri local.
Avec ENZO, la coopération est quasi un réflexe. « Quand ils ont des arrivages de plastique, ils nous appellent en premier ». Habit’Âme est identifiée comme le premier débouché local. Mais la mécanique reste implacable : sans marché, pas de production ; sans production, pas de dépollution massive.
« Si demain on nous commande cent bancs, des poubelles de tri pour toutes les entreprises et établissements publics, on est prêts ». Prêts à produire. Prêts à recycler. Prêts à embaucher. La dépollution suit la courbe des ventes, pas l’inverse. Quant à l’exportation du modèle en métropole ou à l’étranger, la question reste ouverte. « C’est à double tranchant », admet Hannah Dominique. Mayotte cumule les urgences sociales : pauvreté massive, illettrisme, espérance de vie écourtée… « Il y a un besoin énorme d’insertion ici. Notre priorité, c’est le local ».
Mais l’idée de la micro-usine fait son chemin. Si le concept devait voyager, ce serait sans délocaliser l’impact. « On travaillerait avec des réseaux locaux, avec leurs déchets, leurs besoins, leurs emplois ». Copier le plan, pas le plastique. À Mayotte, les bancs d’Habit’Âme ne promettent pas de sauver le monde. Ils offrent simplement un endroit où s’asseoir, réfléchir… et peut-être regarder autrement ce que l’on jette.
Mathilde Hangard


