À Tsoundzou, deux jours après une nouvelle nuit de violences survenue lundi 2 février, au cours de laquelle des affrontements ont opposé plusieurs individus aux forces de l’ordre à la suite de caillassages, de barrages et de troubles à l’ordre public, les habitants reprennent leurs activités avec un sentiment de peur, mais surtout de résignation.
S’enfermer chez soi à la moindre alerte

Les marchandes de fruits et légumes sont nombreuses sur le marché le long de la route nationale. Des mères emmènent leurs enfants en bas âge auprès de la PMI mobile de l’ARS dans le parc, tandis que des hommes se rendent à la mosquée ou profitent de l’ombre assis sur des bancs. Malgré ce semblant de quotidien, une certaine tension flotte dans l’air et la place du village apparaît anormalement vide.
Habitués à ces heurts nocturnes qui se prolongent jusqu’à l’aube, les habitants sont les victimes collatérales, parfois directes, de conflits récurrents qui perturbent le sommeil, exposent aux gaz lacrymogènes et installent un sentiment de peur permanent. Caillassages, barrages, affrontements avec la police ou entre bandes rivales, tensions autour du camp d’exilés situé le long de Coallia : autant de situations dangereuses qui poussent la population à s’enfermer chez elle à la moindre alerte.
Ce mercredi 4 février au matin, Mariama* prépare ses fruits et légumes pour les vendre aux passants, tandis que son amie fait cuire des cuisses de poulet sur un petit barbecue. « Dès qu’on aperçoit un groupe de jeunes, on a peur et on se prépare à fermer le magasin. On a l’habitude », confie-t-elle, comme une évidence. « Même si nous ne sommes pas directement visés, il ne faut pas traîner dehors au risque de se faire voler son téléphone. En fin de journée, je n’ose pas aller chercher ma fille à l’école », ajoute-t-elle. « Cela fait plus de 8 ans que ça dure et ça s’empire ».
Plus confiance dans les élus, une police dépassée

Elle, comme la majorité des personnes rencontrées, n’a aucun espoir en un possible apaisement de la situation, encore moins par les urnes, à l’aune des éléctions municipales. « Ils ne vont rien faire », insiste Mariama.
« Ils ne feront rien du tout, ils veulent juste qu’on vote pour eux. Ils parlent, mais ils ne feront rien », lance Halima* depuis son balcon, un bébé dans les bras. « La police ? Ils arrivent rapidement dès qu’il y a du bruit et suivent les délinquants jusque dans les ruelles, mais tout cela ne fonctionne pas. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, le problème c’est que ce sont des mineurs, donc ils sont relâchés ».
« On ne dort pas bien, les bébés encore moins avec le gaz lacrymogène qui entre dans les maisons. Vous vous rendez compte, à 3 ans mon enfant connaît la BAC », poursuit-elle.

Des jeunes générations qui apprennent à vivre avec les violences, comme ce groupe de filles en classe de troisième qui fait une pause à l’ombre d’un arbre à la sortie du collège de Kwalé. « On a l’habitude des affrontements et des tensions, mais nous on ne traîne pas avec ceux qui font des problèmes. Parfois on a peur, parfois non », raconte l’une d’entre-elle. « Pourquoi vous venez ici pour nous questionner ? », demandent-elles, signe de la banalisation de ces violences dans l’esprit de chacun.
Un peu plus loin, en direction de Tsoundzou 2, derrière les barreaux de sa boulangerie, Anissa* prépare des sachets de pains blancs et de macatias. Cela fait cinq ans qu’elle travaille ici. « J’arrive tous les matins vers 5 h en découvrant ce qu’il s’est passé la veille, puis je repars vers 19 h. Avant, je fermais à 20 h 30. À cause des problèmes, je dois fermer plus tôt et j’ai perdu beaucoup de clients. Les gens n’osent plus s’arrêter comme avant ».
« Le souci ici, c’est que tous les jours on voit de nouveaux visages et ça crée des tensions », observe-t-elle.
« L’Etat ne lâchera pas le terrain », un aveu de faiblesse
Dans le parc, en face de la boulangerie, sous un faré situé en hauteur, plusieurs jeunes hommes, vêtus de survêtements et de maillots de football, sont assis dans le silence sur des chaises pliantes et un scooter. Depuis cet endroit, la vue est dégagée sur la rue qui mène au collège de Kwalé, le pont qui traverse la rivière et les hauteurs avec leurs cases en tôles, où l’on aperçoit d’autres jeunes en pleine discussion. Interrogés sur les violences, les quatre hommes restent muets. « On ne sait pas », laisse tout de même échapper l’un d’eux, sans réelle conviction, ni volonté d’échanger.

Parmis les jeunes rencontrés, aucun ne donnera un élément de réponse, ni même un avis, quant aux violences, tout comme plusieurs habitants, certains ayant peur de représailles, d’autres craignant faire face à la police.
Suite aux violences de lundi, cette dernière a annoncé avoir procédé à une dizaine d’interpellations, affirmant que « L’État ne lâchera pas le terrain ».
Un refrain qui sonne creux pour les habitants de Tsoundzou, mais surtout un véritable aveu de faiblesse face à une situation qui perdure depuis plusieurs années sans amélioration notable.
Victor Diwisch


