À Passamaïnty, plus de 20 ans de vie en communauté bientôt effacés

À Passamaïnty, le quartier informel le long de la rivière de La Gouloué fait face à une évacuation imminente, prévue le 29 janvier prochain. Les habitants, confrontés à la destruction de leur maison sans garantie de relogement, dénoncent l’injustice et contestent l’image de dangerosité véhiculée par la préfecture.

« Tout ça, ça ne sert à rien », soupire Farid, 17 ans, vêtu d’un survêtement bleu et de lunettes de soleil, en regardant le quartier de cases en tôles le long de la rivière de la Gouloué, à Passamaïnty. Le 6 janvier dernier, la préfecture a pris un arrêté ordonnant l’évacuation et la destruction de ce petit village informel, présent, selon certains habitants, depuis plus de vingt ans. « Je ne sais pas ce que ma famille va devenir », poursuit Farid, dépité. La préfecture a accordé 23 jours aux habitants pour quitter les lieux d’eux-mêmes, soit jusqu’au 29 janvier prochain.

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Le quartier vu depuis les hauteurs, aux abords du collège Ouvoimoja à Passamaïnty, c’est par ce chemin que les élèves rejoignent l’établissement.

Cette décision confirme la volonté de « décasage » exprimée dès le 14 septembre 2023, lorsque le maire de Mamoudzou, Ambdilwahedou Soumaïla, sollicitait auprès de la préfecture l’application de la loi ELAN pour libérer le foncier occupé illégalement à cet endroit.

Il y a deux ans, en 2024, la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement, du Logement et de la Mer de Mayotte (DEALM) indiquait que la procédure prévoyait d’abord le relogement des personnes concernées, avant de démolir leurs habitations informelles. Aujourd’hui, la question du relogement n’est plus centrale.

Depuis l’entrée en vigueur de la loi pour la refondation de Mayotte, le 11 août 2025, l’article 18 autorise la préfecture à procéder à des évacuations sans garantir de solution aux personnes expulsées, les laissant ainsi sans abri. Cette situation rappelle celle du camp de Tsoundzou, où plusieurs familles avaient reconstruit des habitations précaires un peu plus loin après l’évacuation.

Parmi les 131 personnes qui vivent le long de la Gouloué — soit 21 ménages selon les enquêtes sociales menées par l’ACFAV — une partie ne sera donc pas relogée, faute de solutions disponibles. La DEETS indique que 83 places d’hébergement existent, mais qu’il est « matériellement impossible de formuler une notification de relogement à l’ensemble des ménages », notamment en raison du cyclone Chido, qui a détruit « 68 % des logements collectifs et 36 % des logements résidentiels en dur ».

L’insalubrité et l’insécurité comme justification à la démolition

Plus tôt dans la matinée, des policiers sont venus dans le quartier distribuer et afficher des copies de l’arrêté préfectoral sur les murs des cases. Certains habitants tentent d’en comprendre le contenu, d’autres les déchirent. Les feuilles blanches finissent au sol, dans la boue.

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Des habitants posent avec l’arrêté préfectoral dans les mains. Ils ne comprennent pas les arguments qui appuient la décision de les expulser.

Tous sont sidérés par la violence des arguments avancés pour justifier la destruction du quartier, et par leurs incohérences.

Dans son arrêté, la préfecture met en avant les dangers liés à ces logements précaires et informels, en s’appuyant sur un rapport d’enquête d’insalubrité de l’Agence régionale de Santé (ARS), daté du 24 janvier 2024. Autant de risques dénoncés qui vont pourtant se démultiplier pour les personnes laissées à la rue et qui devront s’établir dans un nouvel endroit au détriment de tout le monde.

Selon ce document, l’implantation des habitations à proximité immédiate de la rivière expose les riverains à un risque élevé d’inondation. Les branchements électriques non conformes représentent un risque important d’incendie. L’absence d’accès à l’eau potable et de réseau d’assainissement engendreraient par ailleurs des risques sanitaires et environnementaux. L’ARS souligne également que de nombreux riverains continuent de s’approvisionner directement dans la rivière, soit en raison de l’éloignement de la borne monétique installée près du collège Ouvoimoja, à quelques mètres du quartier, soit par manque de moyens financiers.

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Le quartier qui abrite 131 personnes, selon les enquêtes sociales, est construit le long de la rivière.

Un rapport de la police nationale, daté du 19 juillet 2025, décrit un quartier « difficile d’accès et non carrossable ». Il estime que « le village informel à la croissance exponentielle est un facteur anxiogène pour les habitants des autres quartiers, qui n’osent pas s’y aventurer ». Le document évoque également la présence de guetteurs, qui « empêche toute action rapide des forces de l’ordre lors d’épisodes de violences urbaines ou plus généralement d’intervention de police ».

« Par ailleurs, l’existence de ce village informel à proximité immédiate du collège Ouvoimoja, qui accueille environ 1.600 élèves, dont un tiers serait issu du village de Vahibé, entraîne des conflits dans et aux abords du site », poursuit le rapport. « Les guerres de territoires et autres règlements de comptes importés par les jeunes désœuvrés et avides d’en découdre sont réguliers ».

Un quartier qui vit bien et dans un esprit de communauté

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Ramadhoine Issouf, 23 ans, habite dans le quartier avec ses deux sœurs. Sa maison et sa chambre sont ses seuls refuges, ou malgré les difficultés il peut monter ses projets.

« Tout cela est complètement faux ! « , rétorque Amina Abdou, 48 ans, résidente du quartier depuis plus de vingt ans, sous les approbations d’autres riverains rassemblés sur la place centrale. Si, lors de son enquête en 2023, l’ARS avait relevé l’absence d’accès à l’eau, la situation a évolué depuis : deux robinets sont désormais accessibles à tous et deux citernes ont été installées par une association. La rivière n’est plus la principale source d’approvisionnement, même si certains habitants continuent d’y laver leur linge.

« Depuis qu’on habite ici, il n’y a jamais eu de maladies, jamais eu d’inondations, jamais eu de blessés », ajoute Ramadhoine Issouf, 23 ans, qui vit le long de la Gouloué avec ses deux sœurs. « Le maire est venu nous voir pendant sa campagne électorale et nous a demandé de voter pour lui. Depuis, plus rien. Après Chido, personne n’est venu prendre de nos nouvelles, et maintenant on doit partir. Je ne comprends plus rien, tout le monde est perdu ».

Les habitants contestent aussi l’image d’un quartier dangereux et gangrené par la délinquance. « Si le quartier était vraiment dangereux, ça ferait longtemps que tu aurais été tabassé », lance une riveraine. « J’habite ici depuis 2004 et je n’ai jamais eu de souci », renchérit Amina Abdou.

« On n’a pas la chance de vivre dans de vrais bâtiments, mais on a appris à aimer notre quartier. Nos enfants vont à l’école, on prend soin de ce qu’on a, on vit en communauté, comme une famille », confie une mère de famille en lavant son linge près d’un robinet.

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La « place » centrale du village où des robinets ont été installés pour permettre aux familles de laver leurs vêtements.

C’est d’ailleurs une ambiance familiale qui règne dans le quartier, ce 14 janvier. Certains hommes poursuivent leur travail sur les parcelles cultivées, d’autres cherchent des fruits dans les arbres et vendent quelques produits sur des étals improvisés, tandis que les enfants jouent à l’extérieur, au milieu des familles regroupées.

La plupart des habitants ne semblent pas encore avoir pris la mesure de l’échéance qui approche. Aucun ne dit avoir commencé à préparer son départ. « On ne sait pas où aller, alors pourquoi ranger ? », interroge un habitant en ouvrant la porte de son logement. À l’intérieur, une grande télévision à écran plat, un réfrigérateur et un congélateur. Il explique payer l’électricité à un voisin, chez qui il s’est raccordé. « Comment je vais faire pour déplacer tout ça ? », lâche-t-il dans un rire nerveux.

Que vont devenir les enfants scolarisés à Passamaïnty ? 

Abel, 14 ans, avec son cahier. Comme lui, beaucoup d’enfants du quartier sont scolarisés à Passamaïnty, les familles craignent une rupture de leur éducation.

Et si la confusion règne encore dans le village, tout le monde s’inquiète du sort des enfants. La grande partie d’entre eux est scolarisée dans les écoles de Passamaïnty, notamment au collège. Certes les conditions de vie sont précaires dans le quartier, mais leurs logements leur garanti un accès à l’éducation et matérialisent leur espoir d’une vie meilleure.

C’est le cas d’Abel, 14 ans, en classe de 5ème au collège Ouvoimoja, qui ne veut pas quitter sa maison. « J’aime ma maison et ma chambre », dit-il timidement en cherchant ses cahiers. L’idée de voir son quartier détruit l’effraie, mais quelques secondes plus tard, il replonge déjà son regard dans l’écran de son téléphone.

« Mes enfants sont au collège et me demandent où ils vont aller. S’ils doivent changer d’établissement, ça va poser problème à cause des rivalités », alerte une habitante.

« Ce sont des familles avec lesquelles on s’entend bien »

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Les cases en tôle visibles depuis le quartier des Manguiers.

De l’autre côté de la rivière, les riverains ont appris la nouvelle de la destruction prochaine des cases en tôle. À l’heure de la pause déjeuner, vers 12 h 30, le sujet anime les discussions. « C’est triste de démolir ces maisons. Ce sont des familles avec lesquelles on s’entend bien. Si on détruit, il faut au moins leur donner une solution de relogement », estime Halima*. « Moi je travaille près d’ici, et le matin c’est dangereux. Il arrive d’être menacé par des jeunes avec des couteaux », témoigne Sofia*, qui traverse Passamaïnty chaque jour. « Mais on ne sait pas s’ils viennent vraiment de la rivière », lui répond Halima. « Les jeunes qui posent problème dans le quartier des Manguiers viennent de Tsoundzou, pas d’ici », précise Ibrahim*.

Un peu plus loin, dans ce même quartier des Manguiers, une autre habitante assure « n’avoir jamais eu de problèmes avec les habitants de la rivière ».

Victor Diwisch

*les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.

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