Au cœur de la mangrove de Kani-Bé, entre les racines arquées des palétuviers rouges, El Assade Hamada récupère les propagules tombées dans la vase avant de les replanter, dans l’espoir de donner naissance à de nouvelles pousses. Sous l’humidité, le geste est répétitif, mais la tige s’enfonce facilement dans le sol gorgé d’eau, qui offre peu de résistance. Dans trois mois, si de petites feuilles vert vif apparaissent, il saura que des racines ont grandi et que le pied est vivant.

« Ici, c’est mon jardin secret, ma pépinière, où je mène mes recherches sur la meilleure façon de replanter la mangrove », explique-t-il. À 37 ans, il consacre son temps à observer, expérimenter et approfondir sa connaissance sur ce fragile écosystème où il s’amusait aves ses amis quand il était petit.

L’endroit est dense et s’étire sur plusieurs dizaines de mètres, entre l’océan et le village. Les palétuviers s’élèvent haut, formant un enchevêtrement de troncs et de racines où les crabes trouvent refuge. En pleine saison des pluies, le milieu semble respirer, préservé et vivant, et le plastique se fait rare. « Même si cette mangrove paraît en meilleur état, il faut la protéger dès maintenant et ne pas attendre qu’il soit trop tard », prévient-il, conscient que sa dégradation peut s’accélérer rapidement.
Près du village l’eau gagne du terrain, la mangrove recule
C’est d’ailleurs le cas juste à côté, le long du village, où la mangrove recule d’année en année. Les chemins créés par les pêcheurs au sein des palétuviers pour rejoindre le lagon, combinés à la pollution et aux aménagements du territoire qui ont réduit l’apport en eau douce, ont fragilisé les sols et perturbé l’équilibre de la mangrove, rendant la survie des palétuviers plus difficile. « À l’époque, on ne pouvait pas voir Kani-Kéli depuis le village tellement il y avait d’arbres. Maintenant, l’eau a gagné du terrain et la mangrove disparaît petit à petit », déplore-t-il, triste de voir une partie de son enfance s’en aller.

Depuis plusieurs années, il a décidé d’agir en replantant des propagules, et les résultats commencent déjà à se faire sentir. Il suffit d’observer quelques minutes la mangrove pour constater que les jeunes pousses de palétuviers redonnent de l’allant au milieu. « Le cyclone Chido a accentué ce sentiment d’urgence. On n’a plus le temps d’attendre, il faut agir, au risque de subir une nouvelle tempête », insiste-t-il. Car au-delà de la mangrove, c’est surtout son village qu’il cherche à préserver, alors que l’eau se rapproche.

Avant de s’intéresser à la mangrove, El Assade s’était d’abord engagé pour la protection des coraux, qu’il voyait subir le blanchissement sur le récif de Kani-Bé. Face à leur dégradation, il avait mené des actions de bouturage, mais celles-ci n’ayant pas été soutenues par le Parc naturel marin, gestionnaire du site, il y a renoncé et poursuit aujourd’hui son engagement en se consacrant au nettoyage des déchets. Peu à peu, il a compris que la protection du corail ne pouvait se faire sans celle de la mangrove. « Les deux écosystèmes étant étroitement liés, la mangrove retient les déchets, absorbe une partie des polluants et limite leur arrivée vers le lagon », remarque-t-il. « Il faut préserver l’ensemble pour être efficace ».
Un retour à Mayotte pour protéger son environnement

Rien ne prédestinait El Assade à devenir un protecteur de l’environnement. Après des études culinaires et douze années passées derrière les fourneaux, c’est à Brest qu’il connaît un déclic en découvrant l’Océanopolis, un centre de culture scientifique, technique et industrielle consacré à l’océan. « Je suis né sur une île et pourtant je ne connaissais rien de ce qui m’entourait, rien des écosystèmes. Il a fallu que je mette les pieds à Brest pour en prendre conscience ! « , raconte-t-il. Là-bas, il lit, s’informe et échange avec les biologistes du centre, et lors de ses courts séjours à Mayotte pour rendre visite à sa famille, il en profite pour observer les milieux naturels de l’île, confronter la théorie au terrain et nourrir son projet. « C’est à partir de là que j’ai commencé à réfléchir à la manière de créer un tel centre à Mayotte ». En 2021, il fonde finalement son association, « Le Jardin Océanique de Mayotte », et s’installe dans son village natal.

Aujourd’hui, il assume pleinement son choix. « Beaucoup de gens arrivent à Mayotte et repartent parce qu’ils n’arrivent pas à y vivre comme en métropole, et c’est normal. Mais pour que le territoire s’en sorte, il faut que ses habitants participent à sa réussite. J’ai choisi de rester. J’ai besoin d’être ici pour montrer à la jeunesse et aux habitants de Mayotte que la mangrove, ses arbres et les coraux sont essentiels et doivent être protégés ».
Des sorties pour que la jeunesse se réapproprie des milieux
Pour se faire, il organise des sorties dans la mangrove avec les enfants des écoles du village et leur montre comment planter des propagules. Toutes les deux semaines, il les invite à venir voir l’évolution de leurs plants. « Chaque enfant a donné un prénom à son petit palétuvier pour garder un lien avec lui. C’était leur propre idée ! C’est un lien qu’ils ne vont pas perdre », se réjouit El Assade, qui veut que la jeunesse se réapproprie ces milieux.

Grâce à ses efforts, trois jeunes qu’il a accompagné ont rejoint une licence de biologie à Brest et à Clermont-Ferrand. « Quand ils reviennent à Mayotte, ils arrivent déjà à apporter leurs expertises, c’est un plus pour nous ».
Si la transmission semble bien engagée, El Assade veut désormais franchir une nouvelle étape dans la structuration de son association. Employé à la DEALM (Direction de l’Environnement, de l’Aménagement, du Logement et de la Mer), il finance jusqu’ici en grande partie son association sur ses propres revenus, mais ses appels à projets sont restés lettre morte, sans doute en partie à cause de son ancien projet de boutures de corail, souligne-t-il. Pointé du doigt pour cela, il ne comprend toujours pas, mais préfère aujourd’hui tourner la page. « On ne veut pas se mettre tout le monde à dos, on prend notre temps et suivons les instructions de ceux qui décident », explique-t-il. « En tout cas, nous invitons toutes les personnes qui veulent nous aider à se joindre à nous. On ne ferme la porte à personne, car, au final, ces initiatives ne sont pas pour nous, mais pour nos enfants ».
Victor Diwisch



