Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux lundi 5 janvier, l’association Bien’Vaillant a annoncé que les jeunes des villages de Doujani, de M’tsapéré et du quartier de Bonovo, engagés depuis des années dans un conflit territorial quasi permanent, ont décidé de « faire la paix ». Une annonce qui intervient après plusieurs mois de rencontres et de négociations. Si certains internautes évoquent une « énième » tentative de réconciliation et peinent à y croire, d’autres saluent une initiative trop rare pour être ignorée.

Mais cette paix est bien plus qu’un simple symbole. Elle est le fruit d’un travail de fond mené par l’association et par les jeunes eux-mêmes, qui ont su mettre leur ego de côté et briser un engrenage dans lequel ils étaient enfermés depuis l’enfance. Loin d’être une finalité, cette réconciliation se veut une main tendue à l’ensemble de la population et aux institutions. Un point de départ vers une cohabitation plus apaisée entre les jeunes et les habitants, pour la construction d’une véritable vie commune, qu’il est désormais essentiel de saisir et de protéger, sous peine de voir ces efforts réduits à néant.
C’est le message porté par le président de l’association Bien’Vaillant, Hamza Hoggar, engagé depuis plusieurs années pour offrir aux jeunes un espace sécurisé, renforcer les liens entre les quartiers et les aider à « réaliser leurs rêves ». Ce mercredi 7 janvier, il est revenu en détail sur le travail mené avec et par ces jeunes, à l’origine de cette paix. Il a également insisté sur la méthode employée : exigeante, certes, mais essentielle pour redonner une identité et des objectifs à des jeunes souffrant de la précarité et trop souvent stigmatisés.
Redonner une identité aux jeunes

Pour Hamza, tout commence par la question de l’image. « Pour ces jeunes, l’image est essentielle. Beaucoup d’entre eux se retrouvent dans une impasse administrative : ni expulsables, ni régularisables. À 18 ans, ils n’ont alors que deux options : soit devenir un dakou et être reconnus comme tels, soit devenir des fantômes, sans objectifs, qui errent dans la rue ». Son travail vise d’abord à briser ce choix imposé. « Je vais les voir quand ils sont en bande et je leur propose d’aller aider un habitant dans le besoin. Immédiatement, deux ou trois se portent volontaires ».
Le lendemain, le rendez-vous est fixé à 5h30, « assez tôt pour leur laisser le choix entre la vie nocturne des gangs et la vie des gens ». La première séance, une activité physique très intense, fait alors office de sélection. « C’est le billet d’entrée dans l’association. Très vite, tu te rends compte que certains donnent tout. Un jeune s’est même évanoui à trois reprises pour réussir les exercices. Un engagement qui n’existe nulle part ailleurs ».
Une fois intégrés à l’association, les jeunes participent à des sorties avec Hamza, vont à la plage, partagent des repas ou prennent part à diverses activités. À travers leurs téléphones, ils documentent ces moments, que l’association relaie sur Instagram : des sourires, des émotions, mais aussi des messages. Peu à peu, les langues se délient. En quelques semaines, les « fantômes » disparaissent. Ces images de joie et de fierté donnent envie à ceux qui hésitaient encore de rejoindre le mouvement.

Si l’association Bien’Vaillant fête son premier anniversaire, Hamza Hoggar est déjà intervenu dans d’autres villages de Mayotte, en appliquant la même méthode. À Combani, il a notamment rassemblé d’anciens « coupeurs de route » autour d’un projet de lavage automobile, porté par le « Car-Wesh Gang ». Des initiatives qui, au-delà de redonner du sens, permettent aux jeunes de sortir de l’anonymat et des pseudonymes, d’assumer leur visage et leur parcours. « À la base, cette jeunesse n’a rien à perdre. Nous, on leur donne justement quelque chose à perdre s’ils retournent dans la violence. C’est l’une des clés », explique-t-il.
Pour renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté soudée, il crée des tee-shirts et des casquettes à l’effigie de l’association. Ceux-ci sont imprimés avec des QR codes renvoyant vers les réseaux sociaux de Bien’Vaillant, mettant en avant les initiatives menées. Les membres de l’association se reconnaissent également grâce à un signe symbolique : les deux mains liées, pouces vers le bas, formant un cœur.
Une paix qui s’impose pour maintenir la dynamique

À Mamoudzou, Hamza a réuni les jeunes les plus motivés de M’tsapéré, Doujani et Bonovo, en s’appuyant sur « les grands des quartiers », ceux qui connaissent l’histoire des rivalités et savent ce qui fonctionne ou non. « Le soir, on organisait des réunions communes. Chacun racontait ce qu’il avait fait de positif dans sa journée, les projets qu’il avait menés. L’objectif de l’association est l’insertion de ces jeunes, dans le monde culturel, sportif ou ailleurs. Moi, je leur transmets des objectifs, ensuite c’est à eux de faire vivre la dynamique ».
Une dynamique longue et fragile à construire. Lorsque Hamza a quitté Mayotte l’année dernière pour plusieurs mois, il a constaté que l’élan s’était essoufflé. Il a fallu du temps pour relancer le mouvement et rassembler de nouveau les jeunes. Jusqu’à ce que, à l’issue de nombreuses discussions entre eux, ils annoncent avoir fait la paix, de leur propre initiative, sans la présence d’Hamza. Un objectif qui n’était pas « au programme », mais qui s’est concrétisé progressivement dans les esprits des jeunes, désireux de changer les choses.
« À Doujani et M’tsapéré, cette paix est un apaisement pour ces jeunes, qui pourront se rendre à l’école plus sereinement », souligne-t-il à l’approche de la rentrée scolaire. « Mais le travail reste à faire dans la partie nord de M’tsapéré, plus éloignée de Doujani, où subsistent des craintes, notamment celle de se mettre à dos des groupes jusque-là alliés ».
Un premier pas vers la réconciliation difficile mais utile à tous

Une paix et un élan que la population et les institutions sont désormais appelées à accompagner, sans réduire la situation à un simple problème de « gangs ». Apaiser les tensions entre bandes, c’est aussi faire reculer les vols, les caillassages ou les barrages routiers, symptômes d’une jeunesse en souffrance, et principal frein au développement. Un défi d’autant plus complexe qu’une grande partie de la population, parfois directement touchée par la délinquance, porte encore les traces de violences et d’événements traumatisants.
Tout au long de l’année, Hamza Hoggar n’a cessé de rappeler aux jeunes que le premier pas vers la réconciliation leur appartenait. « Pour eux aussi, c’est extrêmement difficile, car ils ont du mal à s’ouvrir à une population qui ne veut pas d’eux, ne les reconnaît pas et les critique en permanence ».
Certains y sont pourtant parvenus. Après le passage du cyclone Chido, plusieurs jeunes ont été mobilisés pour venir en aide aux habitants, déblayer les gravats et effectuer de petits travaux. Ils ont notamment participé au nettoyage de la Grande Mosquée du Vendredi de M’tsapéré. Un engagement salué par les riverains, qui ont pu mettre des noms et des visages sur ces jeunes et reconnaître leurs efforts.
Le 4 janvier, quelques jours après l’annonce de la paix, les jeunes de M’tsapéré et de Doujani se sont retrouvés, pour le troisième dimanche consécutif, au cimetière du village afin de le nettoyer. Selon une publication relayée sur les réseaux sociaux, « plus d’une trentaine de personnes, toutes générations confondues, se sont mobilisées pour déblayer les déchets encore présents après le cyclone Chido et entretenir les lieux ». Un exemple concret de ce que peut devenir un quartier libéré des rivalités, où chacun se considère avec respect.
Cette dynamique, aussi forte soit-elle, ne suffira pas à effacer la précarité ni l’impasse administrative dans lesquelles vivent ces jeunes. Elle ne réglera pas, à elle seule, une situation qui ne pourra évoluer sans une prise de conscience de l’État français face à des parcours bloqués, qui semblent au fil des années s’enliser, voire se dégrader. Mais à l’échelle des quartiers, elle ouvre un espace nouveau : celui d’un apaisement possible, d’une reconnaissance mutuelle et d’une vie commune qui se construit par les actes. Une base fragile, certes, mais concrète, sur laquelle habitants, institutions et pouvoirs publics peuvent désormais choisir de s’appuyer. Reste désormais à le consolider et à faire essaimer ces initiatives sur l’ensemble du territoire.
Victor Diwisch



