Sur la piste de danse, une fois la musique lancée, une seule consigne : la rigueur. Position du corps, mouvements des bras et des jambes, intensité, concentration… Madjid observe tout. Au moindre geste de travers, il n’hésite pas à couper l’enceinte pour reprendre la chorégraphie depuis le début. Danseur et artiste depuis plusieurs années, le jeune homme de 24 ans, originaire de Tsararano, accompagne pour la première fois un groupe de jeunes du village lors d’un séjour de vacances artistiques et éducatives d’une semaine au Paradis des Makis, centre de développement artistique de l’association Hip Hop Evolution, basé à Iloni.

Loin de se décourager, les neuf garçons reprennent leurs mouvements, portés par l’énergie de leurs coachs et les encouragements mutuels. Pour eux, la danse a réellement commencé il y a deux ou trois mois à Tsararano, lorsque Madjid les a « extirpés » du terrain de football, sport « naturel » pour ces jeunes qui passent habituellement la majorité de leur temps libre à déambuler dans les rues ou à se retrouver au plateau sportif. Ce qui n’était au départ qu’un intérêt est devenu une véritable passion, perceptible jusque dans le regard de certains, sourcils froncés par l’effort.
Des séjours artistiques aux bienfaits collectifs et individuels

« Jour après jour, leur niveau augmente », observe fièrement Madjid, qui, à travers ces enfants, se revoit lui-même dix ans en arrière. Sur les vingt jeunes qu’il accompagne chaque semaine à Tsararano lors des entraînements, neuf ont été autorisés à participer au séjour. « Ce n’est pas facile de monter un tel projet, car les parents sont parfois réticents et ne comprennent pas toujours l’intérêt de la danse et du séjour. Les enfants sont aussi attendus à l’école coranique, et leur absence peut être mal perçue. Pour autant, cette semaine permet de les sortir de leur oisiveté en créant une dynamique collective avec des objectifs. Elle permet aussi à tous d’avoir trois repas par jour », explique-t-il.
Après la danse le matin, les jeunes bénéficient d’un temps éducatif l’après-midi. Loin des bancs de l’école, ces heures sont consacrées à l’apprentissage, notamment de l’écriture, par le biais de la culture et de la découverte de la faune, la flore et les fruits et légumes de Mayotte. Niché au cœur de la forêt, le Paradis des Makis offre un écrin de verdure à la fois reposant et pédaogique, riche de nombreuses essences d’arbres endémiques et de fleurs aux couleurs éclatantes.
Ces séjours, mis en place grâce au soutien de la DAC Mayotte, la CSSM, la DRAJES Mayotte, la Politique de la ville de la préfecture de Mayotte, ainsi que des communes de Bandrélé et Dembéni, s’inscrivent dans la continuité des ateliers « Communes en danse ». À travers ces ateliers, les artistes accompagnent, initient et tissent des liens avec les jeunes au cœur même des villages. Les séjours leur permettent d’aller plus loin : offrir, le temps d’une semaine, un véritable cadre de travail — parfois de professionnalisation — mais surtout un espace de partage, de création et de liberté. Les jeunes s’y connectent aux autres, tout en apprenant à mieux se connaître eux-mêmes.

Un peu plus bas, sur un plateau artistique flambant neuf, reconstruit après le passage du cyclone Chido qui a détruit une grande partie du site, Mariama, Asnata, Nassraniya, Fatuma et Yassine, âgés de 10 à 16 ans, répètent et peaufinent leur spectacle. Originaires du village de Nyambadao, ils participent pour la deuxième fois à un séjour artistique au Paradis des Makis. Leurs pas sont plus assurés, leurs synchronisations plus précises : cela fait déjà trois ans qu’ils pratiquent la danse et le groupe a l’expérience de la scène. Accompagnés par le danseur et artiste Maza, 30 ans, ils ont même créé leur propre collectif, le « Pêcheurs Crew », en hommage à leur commune. Leur chorégraphie mêle références culturelles et historiques autour de la pêche et de la pratique ancestrale du djarifa, réalisée par les femmes mahoraises et transmise de mère en fille.
Se libérer et faire germer des projets de vie

« On avait à cœur de représenter notre village et ses pêcheurs », souligne Mariama, 15 ans. « Mais le but du spectacle est aussi de montrer ce que les femmes sont capables de faire lorsqu’elles ne sont pas bloquées à la maison ». Un message clair et résolument moderne, en écho à leurs propres parcours. « Au début, ma famille et mes proches ne considéraient pas la danse et se demandaient pourquoi on y passait du temps. Puis ils ont eu l’occasion de nous voir danser ici, au Paradis des Makis, et depuis ils comprennent », confie la jeune danseuse, qui aspire à se professionnaliser. « Une semaine ici, c’est bien : on se libère de chez soi, on dort avec nos amis, on mange tous ensemble, on passe du bon temps, et ça nous donne d’autres idées pour la vie ».
Faire germer des idées, des projets de vie et les rendre concrets, c’est l’essence même de Hip Hop Evolution et du Paradis des Makis. Une ambition qui dépasse le simple discours : depuis la création de l’association, il y a vingt ans, plusieurs jeunes danseuses et danseurs ont intégré le marché du travail et vu leurs projets mûrir et se construire.

C’est notamment le cas d’Assane Mohamed, alias Assez, danseur et chorégraphe, figure majeure du hip-hop mahorais. Il débute en 1998 dans son village de Kahani et souhaite aujourd’hui transmettre à la jeune génération ses connaissances, tant sportives qu’humaines. En 2009, il crée avec d’autres danseurs et amis l’association Lil Stilz. « Le but est d’apporter une éducation aux jeunes pour qu’ils puissent répondre aux défis actuels de la vie et disposer de tous les outils pour envisager un avenir et accéder aux métiers de demain », insiste-t-il. « Danser, oui. Mais danser pourquoi ? C’est la question à laquelle on essaie de répondre ».
Ce mercredi 6 janvier, Assez et les jeunes de Lil Stilz seront en résidence artistique au Paradis des Makis afin de finaliser leur projet « Le Geste et la Pensée », dont la représentation est prévue le 10 janvier. Un spectacle mêlant réflexion et danse, autour du jeu d’échecs et du hip-hop. « Avec ce projet, je veux montrer que tout le monde a des capacités. Des enfants scolarisés en classes SEGPA, des jeunes à qui l’on promettait l’échec scolaire font partie du groupe, et ils s’en sortent très bien », souligne-t-il.
Un modèle de cohésion sociale qui se heurte à des barrières
Pour Assez, pour l’ensemble des artistes et danseurs, pour les membres de Hip Hop Evolution, ses salariés, sa directrice Sophie Huvet, mais aussi pour les jeunes, les bienfaits de ces initiatives et du hip-hop sur la jeunesse, la cohésion des villages et du territoire ne sont plus à démontrer. Malheureusement, au contexte budgétaire national contraint qui fragilise le monde associatif, s’ajoutent encore des réticences locales, notamment au niveau communal, même si les partenariats existent. Des freins au développement de la pratique qui enferment ses acteurs dans une lutte quasi permanente à la structuration, aussi bien économique que matérielle. Si Assez et Lil Stilz ont pu organiser cette résidence, c’est parce qu’ils ont, enfin, obtenu, cette année, leur première subvention de la mairie de Ouangani.

« Assane et les danseurs de sa génération ont tout gagné sur le plan sportif. Ils sont allés à La Réunion, en métropole, pour des spectacles et des compétitions. Sur le plan social aussi, ils ont réussi : ils ont fait émerger des enfants qui ont aujourd’hui tous un emploi », relève Sophie Huvet. Elle déplore toutefois le manque, voire l’absence, de lieux ouverts et dédiés à la pratique artistique sur le territoire, notamment à Kahani pour l’association Lil Stilz, malgré des demandes répétées depuis plusieurs années.
« Les élus n’ont pas encore une vision globale de la danse : de l’économie qu’elle peut générer, de l’emploi, de la dimension culturelle et surtout de son rôle dans la cohésion sociale », conclut Assez.
Et pourtant, Lil Stilz et Hip Hop Evolution devraient faire figure de références et inspirer d’autres initiatives. À travers le hip-hop, leur modèle trouve un équilibre rare entre rigueur et liberté et offre un cadre qui ne met personne dans des cases, mais qui permet à chacun de s’exprimer, de se construire et de trouver sa place, dans le respect de l’autre et du collectif.
Victor Diwisch



