Le jour d’après Chido : Mayotte à travers l’objectif de David Lemor

Plus qu’un reportage, l’exposition de David Lemor propose une plongée intime dans l’après-cyclone Chido. À travers ses images, le photographe raconte un territoire meurtri, mais aussi sa propre traversée d’un événement vécu de l’intérieur.

L’exposition « Chido – Le jour d’après » ne se contente pas de montrer les ravages du cyclone, elle plonge dans l’expérience vécue par ceux qui ont traversé la tempête, et par le photographe lui-même, confronté à la violence de l’événement qu’il a dû documenter. Sur l’île depuis presque une dizaine d’années, David Lemor n’est pas un simple observateur : correspondant pour le journal Libération et membre de l’agence ABACA Press, il a l’habitude de couvrir l’actualité avec la distance que son métier lui impose.

Une immersion au cœur de la catastrophe

L’artiste voulait un endroit avec les traces de Chido.

Présentée par l’association Zangoma, l’exposition a débuté il y’a une semaine dans les locaux de la CADEMA, un choix de lieu assumé. « Je voulais qu’il y ait un écho entre les photos et l’endroit », explique le photographe. Loin d’une salle d’exposition classique, l’espace conserve les stigmates du cyclone. « Quand les gens arrivent, j’aimerais qu’ils aient presque l’impression que ça vient de se passer ». Un parti pris partagé avec le commissaire de l’exposition, Denis Balthazar, de Zangoma.

À l’étage où sont accrochés les clichés, les murs portent encore les traces de Chido. Des fils pendent, visibles, laissés volontairement dans cet état, ils se fondent presque dans le décor. Pourtant, en entrant, le regard se fixe d’abord sur les images ce qui fait passer l’état du bâtiment au second plan.

Photographe et sinistré : un double regard

Le 14 décembre 2024, David Lemor est chez lui à Labattoir, comme beaucoup il a subi le cyclone et a même cru perdre la vie. Dès les premières heures, il doit gérer l’urgence avant de repartir sur le terrain appareil en main. « J’ai été sinistré avant d’être photo reporter », a-t-il confié. Sans électricité ni réseau, chaque déplacement devient un défi : il recharge ses appareils dans un local poubelle et pédale jusqu’à Badamier pour envoyer ses images. Chaque soir, entre fatigue et urgence, la pression de Paris se fait sentir. « Il fallait remettre les points sur les i et leur rappeler que j’ai vécu la catastrophe moi aussi ! », s’émeut David Lemor. Pendant plusieurs semaines, il jongle entre sa situation personnelle et les demandes de la presse nationale et internationale. En Petite-Terre puis en Grande-Terre, sur le terrain les rencontres s’enchaînent et le fait d’avoir vécu la même chose facilite la parole. « Les échanges étaient plus fluides, les gens me laissaient faire des photos », raconte-t-il. Aucune mise en scène, personne ne pose, chaque image est liée à une rencontre, parfois à des heures de discussion.

Le photo reporter a quadrillé les quatre coins de l’île.

Après deux mois, la fatigue va le rattraper. « Tout redescend d’un coup, comme une sorte de burn-out ». Il va continuer pendant un temps à photographier pour lui, son carnet d’abord, avant de craquer. Sans logement, passant de canapé en canapé, il quitte finalement l’île pour rejoindre sa famille, puis La Réunion afin de reprendre des forces. Mais pour préparer la présentation, il a dû se replonger dedans, trier des centaines d’images, revenir sur chaque scène ainsi que chaque souvenir. « J’ai essayé d’oublier pendant quelques mois, et puis il a fallu y retourner », nous a confié David. Une étape nécessaire pour donner une forme à ce projet, mais aussi une épreuve. L’exposition devient alors pour lui un moyen de se libérer. « J’avais besoin de vomir tout ça pour pouvoir tourner la page ».

La mémoire du cyclone

Une salle avec de l’immersion sonore pour « habiller » l’exposition.

L’exposition va au-delà du visuel, dans une salle un fond sonore rappelle le vent du cyclone et le bruit des tôles, une présence constante qui accompagne la visite. Un choix qui renforce l’immersion, mais qui peut aussi raviver des souvenirs douloureux. D’après l’artiste, certains visiteurs n’arrivent pas à rester longtemps dans la pièce. Parmi eux, une jeune femme venue découvrir son travail. « On ressent sa patte, pas seulement le côté reportage », nous a-t-elle dit. Elle a également évoqué l’importance de ces témoignages susceptibles d’aller au-delà du territoire, jusqu’en métropole, pour rappeler la réalité que Mayotte a vécu. Car l’exposition pourrait voyager, elle est déjà demandée à La Réunion où vit une forte communauté mahoraise. Un territoire également confronté aux cyclones, mais qui n’a pas connu une catastrophe de cette ampleur. Pour David Lemor, montrer ces images ailleurs a du sens. « C’est une autre réalité du cyclone ». Une façon de faire circuler cette mémoire, alors qu’un an après les stigmates sont toujours visibles sur l’île.

Soutenue par une bourse d’aide à la création de la Direction des affaires culturelles (DAF) de Mayotte, l’exposition restera visible jusqu’au 26 janvier prochain. Elle est aussi pensée pour accueillir des scolaires, avec l’idée de la faire circuler ensuite sur le territoire. « Ces photos, c’est un hommage », conclut le photographe.

Shanyce MATHIAS ALI.

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