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jeudi 1 décembre 2022
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Tribune –Mouhoutar Salim : « L’important n’est pas de faire un enfant »

Chroniqueur habituel du journal, l'auteur Mouhoutar Salim nous a habitué à vanter l'orientation des politiques sanitaires en tenant compte des coutumes cultuelles et culturelles de l’île. Il en va de leur efficacité, plaide-t-il sur le thème de la régulation des naissances. Tout reste à faire dans ce domaine, où il faut être entendu à la fois Mayotte et à Anjouan.

Depuis 1976 et la reprise de Mayotte en administration directe par la métropole, l’île a connu un très rapide développement économique et une forte croissance démographique qui se sont traduits par des bouleversements sociaux importants notamment la généralisation de l’enseignement et de l’accès progressif aux droits et soins de santé. Partant d’une population de 47246 habitants en 1978, Mayotte a multiplié par 6 sa population en 44 ans, pour atteindre selon l’INSEE au 1er janvier 2022, 299 350 habitants.

Ce chiffre a créé la polémique, puisque la Cour Régionale des Comptes (CRC), indiquait dans son dernier rapport, une estimation entre 350 000 et 400 000 habitants, et tandis que les Mahorais estimaient plus juste, l’opinion répandue à Mayotte que la population serait de l’ordre de 400 000 habitants, et dont plus de la moitié composée d’étrangers en provenance des Comores et dans une moindre mesure de Madagascar et du continent africain. Pour eux, les clandestins n’ont pas comme première préoccupation de donner leurs adresses et le renseignement de leurs identités à l’INSEE et d’encourir par là – au moins dans leur conception de l’action administrative – des contrôles de police.

UNE CROISSANCE DEMOGRAPHIQUE SOUTENUE

Mayotte est confrontée à une croissance démographique soutenue (3,8 % par an) en raison à la fois de l’immigration clandestine et du fort taux de natalité (38 naissances pour 1000 habitants), soit le triple de la métropole. L’augmentation dynamique de cette natalité s’explique par un solde naturel positif résultant du fort taux de natalité, du faible nombre de décès1. Cette immigration clandestine conduit à un surcroît de mères d’origine étrangère dont le taux de fécondité est deux fois plus élevé que les femmes nées à Mayotte (6 enfants par femme versus 3,5, en 2017). Partie d’un rythme record autour 5, 8 % par an à la fin des années 1980, la croissance démographique est descendue 32 ans plus tard, à 2, 7 % en 2012.

C’est le résultat des campagnes de planification familiale menées dans la période comprise entre 1980 et 2000, autour de l’espacement des naissances (Kandré Karamba, Pandza ata Pandza Réhéma), et de la limitation des naissances (1-2-3 Bass), et qui ont porté leurs fruits. Sans oublier aussi le mouvement paradoxal des nombreux Mahorais qui ont quitté leur île pour rechercher à la Réunion ou en métropole les droits sociaux qui leurs sont refusés. Multiplier par 6 sa population en moins de 50 ans est un défi, et d’un avenir plus que problématique parce que le taux de natalité reste toujours élevé. Il était de 44,3 naissances pour 1000 habitants en 2002, contre 43,7 en 1995 et 38 en 2017. Une croissance aussi importante sur un laps de temps aussi court ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques à tous les niveaux.

Le Monde, Mayotte
Un nouveau record de naissances vient d’être atteint en 2021

UNE DEMOGRAPHIE CONDUISANT MAYOTTE A L’ASPHYXIE

Cette pression démographique submerge tous les équilibres sociaux mahorais et risque même de subvertir les choix politiques de la population. Elle rend complexe le développement de Mayotte, dans des nombreux domaines tels que l’insuffisance des infrastructures sanitaires et scolaires, entrainant une diminution de l’accessibilité aux soins et à l’alphabétisation. Santé, éducation, les chiffres sont clairs. Trois quarts des naissances enregistrées à Mayotte en 2021, concernent des enfants comoriens. Cette statistique rejoint l’observation empirique selon laquelle la maternité de l’île travaille prioritairement pour les immigrés et bien sûr sans contrôle de la régularité de leur séjour. Dans le secteur scolaire, l’évolution est la même. Les moyens des collectivités servent à accueillir des enfants étrangers, désormais majoritaires dans plusieurs localités et groupes scolaires. La réduction des zones agricoles et aggravation des problèmes de malnutrition qui ont révélé à Mayotte une situation paradoxale faisant coexister des malnutritions de surcharge (obésité, diabète…) et des malnutritions de déficit (béri-béri …). La déstructuration de la société mahoraise avec comme conséquence la désinsertion sociale, la montée de la violence juvénile jusqu’à parfois l’homicide.

Cette pression démographique rend plus vulnérable une grande partie de la population de l’île, notamment celle qui séjourne sur le territoire de Mayotte dans des conditions souvent difficiles, que ce soit en terme d’habitat, d’hygiène, de salubrité ou de recours aux soins. Les conditions d’hygiène dans lesquelles vivent ces personnes, les rendent sensibles aux maladies dues au péril fécal, ainsi qu’aux pathologies transmises par les moustiques. Du fait d’un habitat rudimentaire où domine la promiscuité, la propagation des maladies telles que la tuberculose, la lèpre ou les méningites, reste largement facilitée. Enfin, en cas de fortes pluies (à fortiori de cyclone), la fragilité et la dangerosité des habitations, alliées à la promiscuité, favorisent l’apparition de pathologies traumatiques pour lesquelles les secours sont en difficulté constante d’accès. Dans ce contexte, une politique de planification familiale s’impose donc, qui nécessite de fédérer l’ensemble des énergies.

FREINS CULTURELS ET LEVIERS A LA PLANIFICATION FAMILIALE

Les écoles débordent et il en faut toujours plus

L’expérience des précédentes campagnes de planification familiale a permis d’identifier certains obstacles socioculturels et croyances religieuses au contrôle démographique. Il s’agit d’une part, de la perception socioculturelle de la fécondité. En effet, chez le Mahorais, la procréation est une source de reconnaissance sociale pour les femmes et est perçue comme un signe de virilité masculine, l’enfant est inscrit dans le projet de vie des femmes comme une évidence. On n’est point « femme » si on n’est pas épouse et mère. La femme qui n’a pas d’enfant et qui tarde en avoir, va consulter les esprits (djinns), les ancêtres défunts (djinns mfu), les « fundi » (le maître) des plantes et va même prier Dieu et faire des vœux (nadara) pour en avoir. La maternité est une réalisation de la femme dans son rôle conjugal. Les époux doivent mettre au monde des enfants pour que leur union soit valide. La fécondité (ndzao) est synonyme de prospérité mais, elle est aussi une marque de considération. A Mayotte, on est appelé « Ma Said » (la maman de Said) ou « Ba Said », (le papa de Said). La natalité et la fécondité sont donc des vertus plus que requises. Cette perception est amenée à évoluer avec la nouvelle génération des femmes éduquées, formées et surtout diplômées.

D’autre part, il ne faut ignorer le lien subconscient ancien entre mortalité et natalité. En effet, sur le plan social, l’idée de la mort à Mayotte est forgée par une terrible réalité statistique. En effet jusqu’en 1976, la réalité de la mortalité à Mayotte était qu’un enfant sur trois ou quatre mourait avant l’âge de dix mois, on dénombrait de nombreux décès de mères en couches et une espérance de vie probablement inférieure de 15 ans à ce qu’elle est devenue 45 ans plus tard. De ce fait, la mort apparaissait comme une probabilité statistique forte, un évènement quotidien et parfaitement banal, un drame contre lequel on ne pouvait s’assurer que par la natalité qui garantissait les vieux jours des parents, qui assurait la permanence démographique et qui dérivait la détresse affective vers la joie de la naissance. Dans ces conditions, les professionnels intéressés à la question de la maîtrise démographique doivent comprendre que si la chute de la mortalité résulte de choix technique, la force de la natalité découle d’une mentalité collective forgée par les siècles. Dans cette situation, le travail d’information et de mise à disposition de moyens de contraception doit être complété par un travail d’éducation visant à rompre le lien subconscient ancien entre mortalité et natalité.

Et enfin, du fondement de l’Islam qui considère que toute limitation imposée des naissances est contraire à la volonté divine, que l’avortement non thérapeutique est bien évidement interdit. Par contre l’allaitement maternel, la nécessité de posséder les moyens d’élever ses enfants, l’obligation de traiter avec égalité la femme constituent des moyens implicites à la planification familiale. « Allah veut pour vous la facilité, Il ne veut point la contrainte pour vous »2. « Et Il ne vous a imposé nulle gêne en religion »3. Si une fécondité excessive provoque des risques prouvés pour la santé de la mère et des enfants, ou des difficultés économiques ou de la gêne pour le père, ou empêchent les parents d’élever correctement leurs enfants, les Musulmans seraient autorisés à réguler leur fécondité de manière à réduire ces difficultés.

Les familles ne peuvent offrir des conditions de vie décentes à leurs enfants trop nombreux. Ici sur les hauteurs de Kawéni

UNE NÉCESSAIRE MAITRISE DE LA NATALITÉ

Cette maîtrise de la natalité requiert des efforts de prévention et surtout de planification familiale volontariste afin de compléter les infrastructures et services sanitaires existants. Dans ce contexte, il faut concevoir sur ce territoire une grande campagne de communication certes autour de la planification familiale et de contraception qui s’appuie sur les recommandations contenues dans le Coran, notamment celle rappelée dans la sourate 18, nommée (Al-Kahf) (la caverne), verset 46. Ce dernier indique que les enfants sont une bénédiction de Dieu, et prévient en même temps, les musulmans, de ne pas trop s’inquiéter de cette bénédiction et d’autres qu’ils convoitent dans ce bas monde. Etant donné que les enfants y sont considérés comme des bénédictions, la planification familiale ne devrait pas être encouragée pour des raisons matérielles. Elle ne devrait pas, non plus être motivée pour des raisons politiques, c’est-à-dire le contrôle démographique d’un groupe ethnique ou religieux particulier.

Cependant à Mayotte, cette démographie élevée et continue accroit sérieusement les contraintes liées à l’eau et à l’environnement. Les principes très précieux de l’Islam sont en péril, notamment l’équité, la qualité de la vie. Dans ce contexte, il y va réellement de l’intérêt de la société mahoraise de ralentir sa croissance en encourageant la planification familiale. Les autorités politiques, administratives et sanitaires de l’île doivent travailler avec les cadis et les chefs religieux du territoire puisque le succès des précédentes campagnes Bassi Kandré Karamaba, Pandza ta Pandza réhéma pour l’espacement des naissances et 1, 2, 3 Bass pour la limitation des naissances, qui avaient permis la dernière décroissance démographique, doivent cette réussite à l’aide et au soutien de tous. Pour être efficace, cette campagne de régulation des naissances et de planification familiale doit s’intégrer dans une politique plus globale de promotion de la famille ayant autour d’elle un environnement favorable à son épanouissement. Elle doit viser à approfondir les connaissances des femmes et des hommes sur la contraception pour leur permettre de la choisir en pleine conscience, d’accroître l’utilisation des moyens contraceptifs et surtout de renforcer l’implication des hommes dans les choix procréatifs de la famille.

Cette campagne doit concerner toutes les femmes en âge de procréer 15-49 ans et les hommes, et doit cibler particulièrement d’une part, les femmes étrangères qui associent la maternité à l’obtention de la carte de séjour, et d’autre part, les jeunes de 15-25 ans, dont les taux de fécondité sont dix fois supérieurs à ceux de la métropole avant 20 ans. Ces derniers constituent donc une tranche d’âge particulièrement réceptive aux messages de prévention et favorable à un changement de comportement. La mobilisation de relais d’opinion locaux (élus, collectivités, acteurs associatifs et religieux) est un levier indispensable à la réussite de la campagne compte tenu des particularités socioculturelles ci-dessus rappelées. Leur implication est donc nécessaire en amont, afin d’adapter les messages de prévention au public cible et de faciliter leur transmission, notamment auprès des adolescents.

Un certain nombre d’arguments peuvent être retenus à l’occasion de cette campagne : favoriser l’allaitement, assurer le développement harmonieux de l’enfant, conserver un bon état de santé de la mère et permettre aux parents d’entretenir leurs familles.

Salim MOUHOUTAR
Auteur-Conférencier

1 50 % de la population est mineure
2 Coran : 2/185
3 Coran : 22 /78

 

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