Conflit au Moyen-Orient : « Il y a une agitation inédite dans toute la zone de l’océan Indien », analyse le géographe Roman Stadnicki

Alors que la guerre au Moyen-Orient a commencé depuis maintenant 10 jours, le JdM a pu s’entretenir avec le géographe Roman Stadnicki*, spécialiste du monde arabe. Il nous a livré sa réaction « à chaud » sur la situation dans la région.

Cela fait maintenant 10 jours que les États-Unis et Israël ont commencé leurs bombardements sur l’Iran entrainant une réaction et une riposte du régime des mollahs sur la plupart des pays du golfe Persique, ce qui n’est pas sans conséquences sur la stabilité de la région et in fine sur celle du monde.

Quels sont les principaux enjeux de ce conflit ?

Roman Stadnicki est géographe, enseignant-chercheur, directeur du département de géographie à l’université de Tours et membre de l’Équipe Monde Arabe et Méditerranée du laboratoire CITERES.

Pour le géographe Roman Stadnicki, cette guerre contre l’Iran n’est pas le fruit du hasard, elle intervient à un moment particulier. « Les États-Unis et Israël avaient des comptes à régler avec l’Iran sur la question du nucléaire notamment, souvenons-nous de la guerre des 12 jours en juin dernier… Mais si les États-Unis et Israël interviennent en ce moment c’est que les alliés, les soutiens de l’Iran dans la région, ceux que l’on appelle les « proxys » ou encore les mandataires, n’ont jamais été aussi faibles et fragilisés. Je pense notamment au Hamas en Palestine, la Syrie avec la chute de Bachar el-Assad fin 2024, les rebelles Houthis au Yémen diminués par la guerre civile. Mais aussi le Hezbollah au Liban, ces derniers jours l’ont montré avec des bombardements intensifs de l’État hébreux ayant déjà poussé plus de 400.000 personnes à fuir le sud du pays… L’Iran ne peut donc compter que sur lui-même dans ce conflit ».

Concernant les répercussions de la guerre au Moyen-Orient et le bombardement de plusieurs États de la région, le géographe explique que les pays du golfe Persique « paient le prix de leur partenariat avec les États-Unis », avec l’achat d’armes par exemple, mais aussi de « la normalisation de leurs relations avec Israël. C’est le cas notamment des Émirats arabe unis et de Bahreïn avec les accords d’Abraham signés en 2020. Ces pays ont par ailleurs maintenu des liens avec l’Iran au travers du commerce, sans compter une diaspora iranienne très importante dans ces pays. Je pense qu’ils ne s’attendaient pas à subir un tel feu en retour ».

Le détroit d’Ormuz et Dubaï des endroits hautement stratégiques

Carte du golfe Persique.

Si la situation est aussi tendue dans la région c’est que cette zone du Moyen-Orient est hautement stratégique pour l’économie mondiale, selon le géographe. « Un quart des hydrocarbures mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz. Son blocage va forcément entrainer des répercussions mondiales : le trafic des pétroliers y a chuté de 90% en une semaine. De plus, cette zone concentre, un peu plus au nord, les principales ressources en gaz avec le Qatar notamment où des raffineries ont été touchées. Les gens paniquent et anticipent sur les risques d’approvisionnement ce qui entraine inévitablement une hausse du prix du gaz. Cependant, c’est l’Asie qui risque d’être la plus touchée car c’est le 1er client de la péninsule, et plus particulièrement la Chine qui est sans doute davantage concernée par le blocage maritime dans le détroit d’Ormuz », analyse le chercheur. « Reste à savoir si elle va faire pression sur l’Iran pour maintenir son approvisionnement en hydrocarbures et en gaz, alors qu’elle en absorbe 80% des exportations ? », s’interroge-t-il.

Concernant la position stratégique de la ville de Dubaï, où il y a encore quelques jours plusieurs Mahorais étaient bloqués, le géographe nous explique pourquoi. « Les Émirats arabes unis ont reçu beaucoup de drones et de missiles, cependant les dégâts restent limités, ce sont essentiellement des hôtels, le port, l’aéroport, ainsi que des infrastructures énergétiques qui ont été touchés, même s’il y a quand même eu des morts. Cela a pour effet, outre de ternir l’image et la réputation de sécurité de la cité-État, de ralentir l’économie mondiale. L’aéroport de Dubaï est le 2e aéroport au monde en volume de passagers avec plus de 80 millions par an ! C’est un hub mondial entre l’Europe et l’Asie. Quant au port de Dubaï (Djebel Ali), c’est le plus grand port artificiel au monde avec une zone franche comprenant plus de 6.000 entreprises. Un ralentissement du trafic maritime a forcément des répercussions sur l’ensemble de l’économie mondiale ».

Quelles conséquences de ce conflit dans l’océan Indien ?

Le conflit au Moyen-Orient pourrait engendrer un détournement massif du trafic maritime notamment par le sud et le Cap de Bonne-Espérance entrainant de facto une hausse des délais d’acheminement et des coûts de transport. (illustration)

Pour Roman Stadnicki, ce conflit au Moyen-Orient a un impact sur l’océan Indien. « Il y a une agitation inédite dans toute la zone de l’océan Indien. Tout d’abord avec le blocage du détroit d’Ormuz on l’a vu, mais aussi la situation tendue du côté du détroit de Bab el-Mandeb où les Houthis yéménites, soutien de l’Iran, bien qu’affaiblis ne sont pas complètement impuissants. Ils ont montré qu’ils étaient capables d’atteindre des navires en mer Rouge en 2023 et 2024. Cela pourrait engendrer un détournement massif du trafic maritime notamment par le sud et le Cap de Bonne-Espérance via le canal de Mozambique où se trouve Mayotte.

Mais il y a aussi une autre conséquence, un peu plus inquiétante à mon sens : c’est la remilitarisation de l’océan Indien. Je pense particulièrement à la base américaine de Diego Garcia mais aussi aux autres bases navales étrangères dans la région, ou encore celles de Djibouti qui vont se montrer prêtes à intervenir ou à répliquer si les attaques de l’Iran venaient à se poursuivre ».

B.J.

*Roman Stadnicki est géographe, directeur du département de géographie de l’université de Tours et spécialiste des villes du monde arabe. Son dernier livre qui vient de paraître « Au-delà de Dubaï. Projeter et produire la ville moderne dans le monde arabe » confronte deux visions de la modernité urbaine : l’une, imposée par les grands projets et le néolibéralisme ; l’autre, vécue au quotidien par les habitants, à travers leurs pratiques, adaptations et contestations.

Photo de Une : Vue depuis le port Zayed d’Abu Dhabi. (crédit : Manuel Benchetrit, 2023)

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