Face à une « École sacrifiée », les personnels de l’Éducation nationale en grève

Les syndicats de l’Éducation nationale appellent à la grève ce mardi 3 février, dans le cadre d’appels similaires dans l’ensemble des DOM, dénonçant des salaires retardés ou amputés, des conditions de travail dégradées, des classes surchargées et l’impact d’un décret controversé sur les congés maladie.

Les personnels de l’Éducation nationale sont appelés à la grève ce mardi 3 février, avec un rassemblement prévu dès 9 h devant le rectorat. À l’origine de ce mouvement, un profond malaise dans les écoles et établissements du territoire, aggravé par l’application d’un décret gouvernemental qui impacte directement les revenus des agents en arrêt maladie dans les territoires ultramarins. Un appel à la mobilisation qui concerne l’ensemble des départements et régions d’outre-mer (DROM).

Mayotte, rentrée scolaire 2025-2026, Maire de Mamoudzou, Rectrice de l'académie,
Les syndicats dénoncent un quotidien marqué par des conditions d’enseignement et de travail très dégradées.

Selon les syndicats, la situation de l’école publique à Mayotte est aujourd’hui critique. Manque de salles de classe, établissements parfois délabrés ou jugés dangereux, absence d’eau potable dans certaines écoles, élèves sans solution de scolarisation, dispositifs d’aide spécialisés réduits ou démantelés : le quotidien des équipes éducatives est marqué par des conditions d’enseignement et de travail très dégradées.

Dans son communiqué, la CFDT Académie de Mayotte évoque ainsi « une crise sans précédent qui fragilise l’avenir des élèves et dégrade les conditions de travail des agents », estimant que « le bon fonctionnement du service public d’éducation est aujourd’hui gravement compromis ».

Les syndicats soulignent également l’épuisement des personnels, confrontés à des classes surchargées, à une forte précarité administrative et à un climat d’insécurité persistant. Les enseignants contractuels, les AESH et les assistants d’éducation figurent parmi les catégories les plus exposées, avec des contrats courts, des rémunérations modestes et un manque de reconnaissance récurrent.

Ces derniers mois, la colère des enseignants a aussi été attisée par des problèmes de salaires non versés ou versés de façon incomplète, certains contractuels n’ayant pas touché de rémunération pendant plusieurs semaines, voire mois, malgré des promesses de régularisation — une situation qui avait déjà conduit à des sit-in et actions locales.

La crainte d’une nouvelle suppression de postes

Dans ce contexte déjà tendu, les perspectives pour la rentrée 2026 inquiètent fortement. Au niveau national, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé récemment près de 3.300 suppressions de postes dans l’enseignement public, officiellement justifiées par une baisse démographique, relève Sud Éducation Mayotte. Ces annonces sont perçues comme un non-sens, dans un territoire où les besoins éducatifs restent immenses et où les effectifs par classe demeurent parmi les plus élevés de France.

Pour les organisations syndicales, cette logique budgétaire risque d’aggraver encore les inégalités scolaires et territoriales, alors même que l’État est régulièrement accusé de sous-investir durablement dans l’école mahoraise.

Le décret du 27 juin 2024, élément déclencheur de la mobilisation

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Les syndicats dénoncent un principe d’égalité rompu avec les personnels de l’Hexagone.

Si les revendications sont multiples, la mobilisation de ce 3 février trouve son principal point d’ancrage dans l’application du décret n°2024-641 du 27 juin 2024, relatif au régime de certains congés pour raison de santé des fonctionnaires et des agents contractuels de l’État.

Ce texte modifie les règles de rémunération en cas d’arrêt maladie, en particulier pour les agents des DROM. Il requalifie la prime de vie chère en indemnité, ce qui la rend partiellement ou totalement supprimable lors de certains congés, notamment en cas de congé de longue maladie.

Dans leurs appels à la grève, les sections DROM de la FSU-SNUipp dénoncent une réforme qu’elles qualifient de « double peine pour les personnels des DROM ». Elles alertent notamment sur le fait que « la maladie devient une sanction financière ».

Une baisse de revenus jugée inacceptable

Concrètement, des personnels malades voient leur rémunération chuter brutalement, alors même que le coût de la vie à Mayotte demeure structurellement élevé. Les syndicats pointent « une amputation massive de l’indexation (prime de vie chère), entraînant une baisse brutale des salaires, alors même que le coût de la vie reste structurellement plus élevé dans les DROM », toujours selon la FSU-SNUipp.

Autre point de crispation majeur : l’effet rétroactif du décret. Certains agents ayant été en arrêt maladie en 2024 ou 2025 se sont vu réclamer le remboursement de sommes déjà perçues, parfois plusieurs mois après, accentuant leur précarité.

Pour les organisations syndicales, cette réforme constitue une rupture flagrante du principe d’égalité entre les agents de l’Hexagone et ceux des Outre-mer. Une critique reprise au niveau national. Dans une question adressée au Gouvernement, un parlementaire dénonce ainsi une mesure « arbitraire, discriminatoire et créant une inégalité de traitement au détriment des agents de l’État des territoires ultramarins ».

Les syndicats regrettent également l’absence d’étude d’impact préalable et estiment que les conséquences humaines et sociales du décret ont été largement sous-estimées.

Des revendications spécifiques à Mayotte

Des exceptions locales pointées du doigt.

À Mayotte, la mobilisation de ce mardi 3 février intègre également des revendications locales. La CFDT Académie de Mayotte alerte notamment sur la situation des personnels étrangers, particulièrement nombreux dans l’académie. Le syndicat rappelle qu’ »il est inadmissible que Mayotte soit le seul territoire français où le contrat de travail (CDD) est asservi à la durée du titre de séjour », dénonçant une exception locale jugée injuste et contraire au principe d’égalité républicaine.

De son côté, SUD Éducation Mayotte met en avant les retards de paiement de salaires, parfois partiels, qui touchent encore certains personnels enseignants et administratifs, ainsi que la situation préoccupante des universités, confrontées à des budgets déficitaires et à une précarisation croissante des agents.

Les syndicats appellent à une mobilisation large des personnels ce mardi. Ils estiment que les enjeux liés au décret sur les congés maladie dépassent le seul secteur de l’Éducation nationale et pourraient, à terme, concerner l’ensemble de la fonction publique.

« Les DROM ne sont pas des territoires de seconde zone. Les personnels ne se tairont plus », insistent les syndicats.

Victor Diwisch

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