Destructions de Dzoumogné : la justice saisie par une famille délogée illégalement

En marge de la destruction d’habitat illégal opérée par la préfecture à Dzoumogné il y a deux semaines, 33 logements ont été détruits en dehors du périmètre prévu. Dont celui d’une jeune femme française et propriétaire de sa parcelle, décidée à ester en justice pour obtenir réparation.

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32 cases, dont celle de Lina et sa famille avaient été détruites en dehors du périmètre délimité par l'arrêté préfectoral.

« Je me donne le courage de faire tout ça mais d’un autre côté, j’ai un peu peur des représailles ». Lina* est fatiguée. Derrière les coups de marteau de son père qui œuvre sans relâche pour remettre sur pied le logement familial, sa voix est triste mais assurée. « On a dormi dehors 13 jours, on en pouvait plus de dormir parterre alors mon père a emprunté de l’argent pour reconstruire », souffle-t-elle. Une somme colossale, alors que les petits boulots du patriarche, seuls revenus du foyer, se font rares en cette période de confinement.

Deux semaines auparavant, comme 31 autres bangas, son logement a été détruit par les bulldozers. « Je savais qu’il y avait une opération de démolition de prévue mais ça ne nous concernait pas », explique-t-elle, tendant ses documents d’identité français et ses actes de propriété gardés bien à l’abri des intempéries. Pourtant, au lendemain de la première journée d’opération organisée par la préfecture dans le quartier Moghoni, Lina et sa famille reçoivent la visite de deux policiers municipaux. « Ils nous ont dit qu’on devait partir, qu’ils allaient détruire la maison ». Les propriétaires des lieux protestent, expliquent leur situation, qu’ils ne sont pas concernés par l’arrêté préfectoral mais rien n’y fait. « Le préfet a dit que vous deviez partir », leur rétorque-t-on.

Dans la journée et demie qui suit, le banga familial et 32 autres sont broyés par les bulldozers. « Ça m’a fait mal, j’avais peur, j’étais en colère, on

Le père de Lina s’est endetté de plus de 2000 euros pour reconstruire le logement familial. Une somme colossale pour le foyer.

n’avait nul part où aller », se rappelle la jeune femme, encore habitée par ces sentiments. Des sentiments partagés par l’ensemble des habitants concernés par l’opération. Tous comprennent rapidement que celle-ci n’a rien de légal et désignent d’une même voix le responsable de leur malheur : Soudjaye Daoud, l’adjoint au maire de Bandraboua en charge de la sécurité. « Il nous déteste comme il déteste tous les comoriens », explique-t-on chez les habitants dont tous, loin s’en faut, ne sont pas en situation irrégulière. « C’est lui qui donnait les ordres, il était là », accuse-t-on encore.

L’adjoint à la sécurité pointé du doigt

L’élu, présenté comme le chef de la police municipale se défend cependant de toute implication. « Toutes les démolitions ont été opérées en lien avec la préfecture qui s’est rendue sur les lieux », assure-t-il. Avant d’ajouter dans un argumentaire des plus improbables « s’il y a eu des destructions qui n’étaient pas prévues, ce sont les habitants eux-mêmes qui les ont faites ».

À l’entendre, ce sont donc les habitants eux-mêmes qui ont décidé de passer des nuits dans la boue collante de cette saison des pluies implacable. De mettre des enfants, des bébés, dans un dénuement total qui poussera l’Acfav et l’ASE, au bout d’une semaine, à placer une trentaine d’entre eux. Qui ont décidé de s’endetter, ou de consommer toutes leurs économies pour racheter de la tôle et du bois. Peut-être auraient-ils du se faciliter la tâche en marquant leurs cases à la bombe comme cela était fait pour celles du périmètre d’opération légale.

Les machines n’auront cependant pas eu besoin de ces marques pour fondre sur les logements. Une vidéo, prise le mardi matin, témoigne d’une scène hallucinante où se mêlent habitants, policiers municipaux et bulldozers, sous le regard d’agents de Colas et même de gendarmes. Pourquoi ces derniers n’ont-ils pas tenté de mettre un terme à l’opération ? « Nos hommes ne sont pas là pour indiquer quelle case détruire ou non mais pour former un périmètre de sécurité, nous n’avons rien à voir avec l’opération de destruction, nous faisons de la sécurité publique », se défend un officier. Toujours est-il que si, le premier jour, un périmètre de sécurité était effectivement en place, empêchant les habitants d’approcher, le lendemain la confusion était totale. Et aux moins deux gendarmes mobiles, comme le montre la vidéo, en ont été témoins.

« Ça pourrait faire du pénal ça »

Mais qui a procédé à la destruction ? Selon plusieurs témoignages, c’est un agent municipal qui aurait conduit l’engin de la société Colas. Si nous n’avons pas pu confirmer cette information, cela expliquerait toutefois la présence de plusieurs employés désœuvrés, regardant s’affairer la machine et ses mâchoires d’acier. Pourtant, c’est bien un cadre de la société qui aurait permis par son intervention d’arrêter l’opération.

Mais ce sera à la justice de faire la lumière sur l’implication de chacun, comme le rappelle la préfecture qui se refuse ainsi à livrer sa version des faits. Pour Lina, peu importe le responsable, « Je suis en colère contre tous ces gens sans cœur, traiter des personnes comme ça c’est inhumain », lâche-t-elle sous le regard attentif de son père qui s’accorde une pause. Lui, explique n’avoir jamais vu ça depuis son arrivée à Mayotte il y a une vingtaine d’années. « Bien sûr, on nous dit souvent de rentrer chez nous [sous-entendu aux Comores], mais là c’était le pire ». « Ils doivent être punis pour ce qu’ils ont fait », reprend la jeune fille, rappelant qu’elle est française. « J’ai des droits, qu’ils le veuillent ou non ». Et la jeune femme, qui aura fêté le 25 février ses 19 ans près des décombres de sa maison compte bien les faire valoir. La brigade territoriale de Mtsamboro a enregistré sa déposition.

« Il a dit qu’il allait tout faire pour que ça avance, que l’on soit dédommagés », indique Lina au sortir du rendez-vous. Et dans les couloirs

« Ça n’enlèvera pas le fait qu’on soit traumatisés, mais si au moins ça peut rembourser la maison ce serait déjà ça », espère Lina.

de la brigade, on glisse que « ça pourrait faire du pénal ça ». Et du tribunal administratif, dans le cadre d’un recours en responsabilité. Ce jeudi, les greffes du parquet de Mamoudzou comme du Tribunal administratif recevront donc chacun une demande de recours. Plusieurs autres demandes pourraient suivre.

« Ça n’enlèvera pas le fait qu’on soit traumatisés, mais si au moins ça peut rembourser la maison ce serait déjà ça », espère Lina, le regard au loin, traversant les murs que sa maison, désormais debout, attend encore. Comme la jeune femme, debout elle aussi, attend la justice.

G.M.

*Le prénom a été modifié

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