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Nous avons choisi d’interviewer celui qui est l’accompagnateur fidèle du conseil ex-général désormais départemental : le président du Conseil économique, social et environnemental de Mayotte (CESEM), le conseil des conseillers, aux recommandations pertinentes, parfois écoutées… Mais c’est sur les difficultés d’être diplômé à Mayotte qu’il voudrait témoigner.
C’est du bout des lèvres qu’Abdou Dahalani donne sa date de naissance… C’est donc le 4 octobre qu’il faudra lui faire souffler ses 55 bougies en cette année 2015 ! Il est né à Moinatrindri, le village de sa mère dans la commune de Bouéni, alors que son papa infirmier est de Sada. C’est dans cette grande ville du sud de Mayotte qu’il va suivre sa primaire, dans l’école dirigée par Younoussa Bamana. Après l’examen d’entrée en 6ème, il rejoint l’unique collège à Dzaoudzi, et son internat pour les deux premières années.

Ensuite, un semblant de transport en commun est mis en place : il nous fait revivre ses levers à 4h30 du matin, mal réveillé, dans des taxis-brousse qui sentaient l’essence, avec des arrêts réguliers pour pouvoir vomir… La barge de 6h du mat’ sans les frissons, et le retour à Sada vers 16h, heure du dîner avant les devoirs.

C’est la même promo que « Bouba », Mouhoutar Salim, à qui nous avons consacré un portrait, qu’Abdoulatifou Aly et que Ramlati Ali, qui inaugure le premier lycée à Mamoudzou. En terminale, c’est l’exode vers La Réunion, le premier avion, « l’ouverture au monde », aux autres cultures. Il décroche un bac A (L maintenant), sans se considérer bon élève, en travaillant dur et tard le soir.

En 1981, c’est la séparation avec « Bouba », puisqu’il choisit d’intégrer la fac de Sciences sociales à Toulouse, pour y décrocher une maîtrise, en obtenant ses examens de passage systématiquement du premier coup, en juin. Abdou Dahalani, l’explique d’une voix qui ne se départie jamais de sa douceur, il aura toujours milité, que ce soit pour une salle de prière au lycée du Butor à La Réunion pendant le Ramadan, ou à la fac pour faire vivre le milieu associatif.

Ensuite, c’est le retour à Mayotte, qui doit théoriquement accueillir à bras ouverts ses diplômés… la réalité qui l’attend est plus compliquée.

Le JDM : Pourquoi décidez-vous de rentrer à Mayotte aussitôt après la maîtrise ?

Abdou Dahalani : « On nous signale que plusieurs postes liés à la gestion ne sont pas pourvus. J’arrive, mais rien de libre, me dit-on. Les recrutements étaient alors confiés à la préfecture. Le cadre qui en a la charge me demande même mon passeport pour vérifier ensuite l’authenticité de mon diplôme.
Heureusement, du côté du SMIAM*, on cherche un directeur et Zoubert Adinani**, son président, donne son accord. Et là, je découvre la vraie vie : l’administration m’alloue un salaire niveau Bac quand je suis bac plus 4. Et je ne suis pas le seul mahorais diplômé à être soumis à ce régime. Un barème a pourtant été adopté par le conseil général sur suggestion de la préfecture avec les niveaux d’étude, mais on me fait comprendre que mon assistante de direction, mzungu***, ne peut être payée moins que moi… Il faut dire que le SMIAM était géré avant mon arrivée par un cadre métropolitain de l’Equipement, on cherchait à me décourager. Pendant trois mois, je refuse un salaire au rabais, mais avec un enfant à charge, je n’aurais pas tenu longtemps. Ce fut une leçon de vie ! Je réalisais qu’on était bien loin des belles règles qu’on nous apprenait à l’école et que le système est à trois niveaux : les mzungus, les intermédiaires et les autres (il ne prononce pas le mot « colonial »).
Zoubert Adinani qui s’est battu pour moi me glisse : « ton meilleur allié, c’est le temps. » Au lieu d’accumuler de la rancœur et de me placer dans une logique de combat, je mets chacun devant ses responsabilités du maintien d’un système faussé. Grâce à Zoubert Adinani et à la nomination de nouveaux cadres performants en préfecture, nous remettons les choses à leur place.

Le SMIAM est quasiment mort aujourd’hui. Que s’est-il passé ?

Abdou Dahalani : En 1985, nous décidions de sérier les compétences qui allaient de l’aménagement du territoire à la construction de dispensaires en passant par l’adduction d’eau. Nous recadrons peu à peu cette première intercommunalité qui a valu aux communes de Mayotte d’être à l’avant-garde, en nous concentrant sur les écoles et les équipements sportifs. Nous recrutons et formons une véritable administration performante pour que la structure exerce elle-même des missions de maitrise d’ouvrage. Nous sommes plus performants que lors de la gestion précédente par l’équipement, où perduraient certaines pratiques…
C’était un bel outil jusqu’à ce que certains élus s’immiscent dans sa gestion, remplacent Zoubert Adinani et se servent du SMIAM comme d’un tremplin politique. J’y ai quand même travaillé 25 ans, jusqu’à ce que le dernier président, Anissi, m’incite à partir : nous ne partagions aucun principe, aucune valeur…
Les irrégularités du SMIAM, ce sont les maires qui auraient du les relever et y mettre fin, et non l’Etat.

Avez-vous une autre activité que celle de président du CESEM ?

Abdou Dahalani : « Non, je suis actuellement un demandeur d’emploi, sûrement un des fonctionnaires mahorais les plus gradés de l’île. J’ai répondu à quatre appels de candidature du conseil général, dont trois de direction générale adjointe… qui ont été pourvus par des gens qui n’avaient pas les conditions demandées. Le Conseil général, la mairie de Mamoudzou, le Syndicat des eaux, sont des employeurs potentiels.
Je suis aussi en décharge de fonction auprès du Centre national de la fonction publique territoriale pour lequel j’effectue des missions.

Vous nous expliquez qu’on cherche à former des cadres mahorais, mais qu’on ne les recrute pas ?!

Abdou Dahalani : « Les élus vont en effet chercher leurs cadres à l’extérieur. Le message qu’on envoie, est celle de l’incompétence locale, alors que nous avons de bons éléments. Aux Antilles, on va chercher à l’extérieur des compétences dans des domaines pointus, mais jamais pour les Directions générales. Les études ont prouvé qu’un groupe de travail avec des personnes de même culture n’était pas productif sur une longue période. C’est pourquoi un mélange mzungu-mahorais est indispensable. A Mayotte, on pense toujours que le savoir est à l’extérieur !
L’incompétence de certains cadres vient d’ailleurs de leur relation à l’élu qui les considère comme un employé à son service, sans le voir comme un conseil.

En tant que président du CESEM, comment faire pour que vos avis de gestion du département soient pris en compte ?

Abdou Dahalani : « Je suis en effet membre fondateur du Conseil économique et social en 2004 à Mayotte. Nous avons participé activement aux Etats généraux de l’Outre-mer. Mais le Conseil général ne s’est jamais vraiment approprié nos travaux, faute de les lire.
Il faut arriver comme en Bretagne ou en Guyane à une organisation qui laisse sa place au président du CESE qui prend la parole en début de séance. Nous sommes censés être saisis avant même que les commissions spécialisées se réunissent, ce qui n’a jamais été le cas… Avec Daniel Zaïdani par exemple, nous n’avons jamais concrétisé la rencontre mensuelle que nous avions envisagée pour aborder l’activité du département.
Mais nous allons proposer au nouveau président l’organisation d’un séminaire entre les deux assemblées pour développer ultérieurement les échanges.
En tant que partenaire du conseil départemental, nous voulons participer à la construction d’une véritable politique publique.

Trois petites questions annexes : avez vous un mentor ?

Abdou Dahalani : « Oui, mon père, qui a réussi l’exploit d’élever ses 23 enfants, avec deux principes : que nous ayons tous toujours à manger, et que nous développions le goût de l’effort autour de la culture de la terre, on mérite ce que l’on mange, on recueille ce que l’on a semé.
Mais ma mère aussi, qui ne nous montrait jamais lorsqu’elle était malade, et qui nous disait, « quand vous avez de l’argent, donnez-le aux autres plutôt qu’à moi, moi je vous aimerai toujours pour ce que vous êtes ».

Un livre ?

Abdou Dahalani : « le livre de la vie de Martin Gray, sur l’amour et la survie en temps de guerre ».

Une musique ?

Abdou Dahalani : « La musique Haïtienne et sud-africaine, le ‘kompas’ ».

Le président du CESEM a déjà le regard tourné vers ce jeudi 2 avril, et l’émergence des nouveaux élus, en espérant qu’ils se saisissent de la chance d’avoir à leur côté des avis qui orientent la politique du département de manière dynamique.

Propos recueillis par Anne Perzo-Lafond
Le Journal de Mayotte
* Syndicat Mixte d’Investissement et d’Aménagement de Mayotte qui avait alors la compétence d’aménagement des voiries, des réseaux électriques, des hôpitaux et dispensaires etc.
** Figure politique et religieuse de Mayotte, considéré comme un sage. Décédé en juillet 2014
*** Métropolitains, blancs

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