Affiche congo paradisioIls ont fait la guerre comme des adultes, et pourtant, ce ne sont que des enfants. Il s’est engagé très jeune chez les Maï-Maï pour venger la mort de ses parents, puis a été vendu à l’armée du Burundi. Il a tué, a vu la mort de prés. Surnommé « chien méchant », il devient quelques années plus tard animateur de théâtre, pour guérir : « Le théâtre m’a appris à ne pas avoir peur des autres, à échanger ». Le Congo paradis ou enfer?… Le film documentaire « Congo paradisio » de Benjamin Geminel nous fait entrer dans plusieurs réalités.

Au centre qui les accueille, une metteure en scène d’une nationalité qui était accolée à celle du Congo jadis, la belge Frédérique Lecomte, leur fait rejouer les scènes de violence. Au début du film, on est gagné par un sentiment de malaise, presque d’indécence, entre le monde d’hyper violence qu’ils ont pu connaître et la légèreté apparente du théâtre. Mais la force de persuasion de la cinéaste et les rires des enfants, puis leurs confidences l’emportent.

« Mécène » a intégré les rebelles du M23 à 11 ans, il n’a que quelques années de plus, « et puis j’ai été enrôlé par le colonel Llunga. Un jour, on nous a tiré dessus, j’ai senti une balle passer tout prés de mon oreille, et après, une autre entre mes jambes. Je me suis dit que j’étais trop jeune pour mourir, je me suis enfui ». Un petit s’avance vers la caméra, « le théâtre nous aide à pas trop penser ».

Vies contre minerais

Sylvie Boichot et Dalphine Ahamadi expliquait leur travail
Sylvie Boichot et Dalphine Ahamadi expliquaient leur travail

Pas question d’alourdir le fardeau pour Frédéric Lecomte : « Je refuse d’apporter quelque chose de dur, il faut y mettre de la joie, sinon on rajoute une pierre à la souffrance. » Entre chant et théâtre, les femmes vont évoquer leurs viols, crument, « le but est aussi de faire comprendre que ce qu’il leur est arrivé n’est pas normal ».

Evoquer les paradoxes aussi. Pour la plupart des congolais présents dans ce centre, c’est de leur propre volonté que leur pays est livré aux étrangers pour ses minerais, l’or, le coltan ou la cassitérite, « on ne peut pas refuser de vendre le pays à quelqu’un qui veut l’acheter », alors que d’autres relèvent que le pays est toujours aussi pauvre. Une des scènes finales où les acteurs se moquent de la duplicité de leurs élus et de l’avidité des blancs, reste le clou du film et donc du spectacle.

Une projection proposée par les Céméa à la Bibliothèque de Prêt de Cavani, avec un thème de débat : « La pratique artistique, un levier thérapeutique ? ». Avec l’appui de deux invités, Sylvie Boichot, coordinatrice du Service prévention Récidive en milieu carcéral à M’lezi Maoré, et Dalphine Ahamadi, la douée comédienne vedette d’Ariart Théâtre.

La vérité par le mourengué

Une dernière image de fleurs aux fusils
Une dernière image de fleurs aux fusils

Pas de comparaison dans le degré de violences entre les enfants soldats et les jeunes à Mayotte, même si certains ont connu le viol, d’autres les traversées périlleuses en kwassa. En tout cas, un trait commun, « un quotidien mal vécu », résume Dalphine Ahamadi. Qui a proposé un Mourengué de la poésie à deux bandes rivales des villages de Passy Keli et de Mbouini, au sud de l’île. Il s’agit de se battre à coup de mots, « des mots de haine qu’ils ont du écrire sur des petits bouts de papier ».

Il en est ressorti, que les jeunes s’entraidaient à l’école, mais que le conflit, issu d’un ressenti entretenu dans les foyers, « par les grands mères parfois », reprenait le dessus hors de l’enceinte scolaire. Loin d’être un élément marginal, « la culture est là pour réconcilier », résume la comédienne.

Du côté de Mlézi, l’expérience des ateliers d’arts plastiques en milieu carcéral, a permis d’exposer les œuvres des détenus au CDTM le mois dernier, « l’objectif est de reprendre confiance en soi, pour arriver à une estime de soi ». Alors qu’un détenu « particulièrement nerveux », s’évertuait à produire une œuvre particulièrement minutieuse, il lâchait, « tenir le pinceau, ça m’enlève les nerfs ».

C’est enfin la surprise d’une maman d’un jeune de Kani Bé, qui avait perdu tout espoir sur l’éducation de son fils de 15 ans. Un fils qui a suivi pendant deux mois les ateliers animés par Dalphine Ahamadi : « Cette maman est arrivée un soir pour nous expliquer elle ne reconnaissait plus son fils, qui s’était amélioré jusque dans la façon de s’adresser à elle. »

Une pratique artistique que les parents devraient donc encourager et non considérer comme marginale selon les intervenantes.

A.P-L.
Lejournaldemayotte