La destruction de l’intérieur de la mosquée de Mtsangamouji est bien plus qu’un coup de colère des habitants : elle symbolise l’incompréhension entre deux pratiques de l’islam. Et surtout, une méconnaissance de cette religion, souvent par ceux-la même qui la pratiquent.

Quelques étagères de livres sauvées, mais en mauvais état
Quelques étagères de livres sauvées, mais en mauvais état

Mtsangamouji a commencé la semaine sous les feux des projecteurs : la mosquée verte au minaret blanc qui affichait fièrement et en hauteur son «Maison de l’islam, maison de la Paix, venez à la paix», n’est plus qu’une coquille vide, à l’intérieur détruit par les mains même qui l’ont construite.

La population en général se félicite de cette action, telle Fatima, «on ne pouvait pas laisser les djaoulas dire de telles choses». Quelles choses ? Là, on ne sait pas trop. On ne sait pas non plus si ce sont des djaoulas. Une certitude, il n’y avait pas la place pour deux prières du vendredi, annonce-t-on en façade, «pas de périmètre assez grand entre les deux mosquées»… La grande mosquée Masdjidil Akbar, bleue, est en contrebas, derrière le terrain de foot.

Et Zoubert, le 1er adjoint au maire, évoque la présence de ce tombeau du foundi Mahi prés de cette mosquée du vendredi, qui gênerait certains prêcheurs : «ceux qui maîtrisent le Coran refusent de prier à proximité de la tombe», ils étaient donc partis dans la verte et blanche.

Cette divergence de vue avait fait monter la tension, et les négociations évoquées par le maire Said Maanrifa Ibrahima n’avaient pas abouti, provoquant le coup de colère des habitants et la destruction de la mosquée. «C’est sûr, c’est un peu comme une profanation», consent Zoubert, mais nous n’avons pas supporté de voir arriver les djaoulas des autres villages». De toute manière, rajoute l’élu le bâtiment sera transformé en madrassa.

« Comme à la Mecque »

L'autre mosquée du vendredi,  Masjidil Akbar
L’autre mosquée du vendredi, Masjidil Akbar

Sur ce point, El Mamouni Mohamed Nassur est d’accord, il en fait même un préambule prudent : «ne créons pas d’amalgames : cette destruction était prévue et doit avant tout donner lieu à la naissance d’une structure d’enseignement sur les traditions liées à l’islam.»

Un accord obtenu selon lui lors des négociations entre la population et les soi-disant djaoulas, qu’il préfère nommer «prêcheurs mobiles». Une démolition envisagée donc, et ce n’est qu’à demi-mot qu’il évoque l’opposition entre les deux courants, «c’est une question de divergence sur les pratiques rituelles. Ils enseignent sur la base de l’islam».

Pas des djaoulas

Car pour Zoubert, l’adjoint au maire, ceux qu’il appelle «les djaoulas» ne prêchent pas le bon islam, «ils critiquent nos pratiques actuelles, ils veulent appliquer littéralement ce qui est écrit dans le Coran, comme à La Mecque. C’est trop radical pour nous, nous préférons conserver les pratiques anciennes». D’où une série de divergences, notamment sur le nombre de prières réglementaires la journée de vendredi.

Pour d’autres, le terme de djaoulas est utilisé à tort par une population mal informée : “ces gens qui venaient prêcher dans cette mosquée étaient des salafistes, ils ne sont pas dans le compromis contrairement aux vrais djaoulas, dont l’étymologie ‘tourner’ explique qu’ils aillent de village en village. Ils véhiculent des valeurs de consensus et ne mettent personne en porte-à-faux”.

« Le savoir pour tous »Minaret Mtsangamouji

Si El Mamouni joue à pas feutrés, c’est qu’il se veut rassembleur, pour contrer des velléités néfastes : «c’est une question d’incompréhension et de méthode pédagogique». Les «sachants» contre les habitudes, parfois animistes de la population, une mésentente qui risque de faire le buzz à un moment où le gouvernement se penche sur la formation des imams, et sur l’accès à un islam réfléchi : «la science ne doit pas rester la panacée d’une minorité», vend le représentant du Grand Cadi.

Il y a en effet danger pour que le vide laissé par l’ignorance, et l’erreur sur les djaoulas le prouve, soit rempli d’un enfer pavé de bonnes intentions, «derrière, certains religieux mettent de l’huile sur le feu, comme ce fut le cas avec la date de l’Ide qu’on tentait de nous imposer pour que nous soyons calqués sur les autres pays. Il y a la volonté de déstabiliser de la part de charlatans de l’islam, qui tentent de faire passer une radicalisation, en opposant les habitants entre-eux», met en garde El Mamouni Mohamed Nassur, qui rappelle les avoir chassés il y a deux mois de la mosquée de Doujani.

Et  pour lui, la solution passera par une entente : «nous devons créer l’ordre des oulemas (les savants), qui régulera ces problèmes, pour déboucher sur une unicité de pratiques».

Anne Perzo-Lafond
Le Journal de Mayotte