CARNET DE JUSTICE DU JDM. Septembre est le 3e mois de 2015 à compter 5 mercredis. Comme il est d’usage à Mayotte, cette 5e audience du tribunal correctionnel était consacrée aux migrants. Traditionnellement, on trouvait quelques dossiers de pilotes de kwassas poursuivis pour «aide à l’entrée et au séjour irrégulier dans des conditions exposant à un risque immédiat de mort». L’actualité nous a rappelé que ce risque est effectivement une réalité.

Salle d'audience du TGI de Mamoudzou25 passagers pour l’un, 16 pour un autre, un seul passager pour un 3e. Suivant les réquisitions de la procureure Morgane Boulet, le tribunal condamne à chaque fois à trois ou 4 mois de prison avec sursis et confisque la barque.

Mais le plus frappant au cours de cette audience était l’amplification du phénomène du «look-like». Cette technique consiste à utiliser la carte d’identité ou le passeport d’un autre (présent légalement sur le territoire) pour acheter un billet d’avion et récupérer une carte d’embarquement, en espérant que les policiers de la PAF ne découvrent pas la supercherie. Ça se tente pour les adultes comme pour les enfants.

La banalisation du look-like

Au tribunal ce mercredi, ce sont les affaires de mai, juin et certaines de juillet qui étaient jugées avec une évidence : les dates des interpellations des prévenus laissent apparaître que le look-like est devenu une quasi industrie avec des affaires pratiquement quotidiennes.

S’il s’agit d’une usurpation d’identité, ces personnes sont en réalité poursuivies pour escroquerie au préjudice des compagnies aériennes, essentiellement Air Austral et Corsair et plus marginalement XL Airways. Car ces compagnies se retrouvent en infraction avec la réglementation du secteur aérien, qui impose de connaître l’identité des personnes qui voyagent à bord des avions. Pour elle, la situation est délicate au moment où la vigilance mondiale liée à la lutte contre le terrorisme impose des contraintes toujours plus importantes.

Panneau salle d'audience TGI MamoudzouLes dossiers s’enchaînent, par dizaines, les uns après les autres. Là encore, le tribunal suit généralement les réquisitions de la procureure Boulet et condamne les prévenus, quasiment tous absents, à 2 ou 3 mois de prison avec sursis.

Un migrant qui veut faire des études

Et puis, parmi tous ces dossiers, une affaire particulière. Celle d’un jeune adulte et de sa mère. Lui, est un garçon brillant, détenteur d’une licence de LEA, langue étrangère appliquée, le plus haut niveau universitaire auquel il peut accéder aux Comores, son pays natal. Il a bien tenté de s’inscrire à la Sorbonne, l’université parisienne liée par un partenariat avec le pays voisin, mais il n’a pas obtenu de réponse.

Ses frères et sœurs sont répartis dans l’océan Indien et dans l’Hexagone, sa mère vit à La Réunion, il décide à son tour de quitter son pays.
Lorsque sa mère apprend qu’il a fait le voyage en kwassa pour Mayotte, elle prend l’avion et le rejoint dans notre département. Elle culpabilise de l’avoir «abandonné» dans son pays. Même si elle subvient à ses besoins, elle sait qu’il n’a pas accès au même niveau de vie et aux mêmes perspectives universitaires et professionnelles que ses frères et sœurs, comme le souligne Me Ali Mihidoiri, leur avocat.

Deux cartes d’embarquement

Salle d'audience A la barreEnsemble, ils vont échafauder un plan : elle achète deux billets pour deux avions différents qui partent le même jour. Il passera les contrôles avec un passeport falsifié avec le 1er billet pour Moroni mais embarquera avec le 2e pour Saint-Denis de La Réunion où il essaiera de s’inscrire à la fac et de régulariser sa situation. «C’était pour lui donner sa chance car la vie est difficile aux Comores», a expliqué la mère aux policiers.

Mais les systèmes informatiques ont repéré ce passager aux deux billets et l’espoir d’une vie universitaire meilleure s’est arrêté à Pamandzi. Le jeune Mohamed est condamné 2 mois de prison avec sursis pour escroquerie et sa mère à 1.000 euros d’amende avec sursis pour complicité. Elle est déjà repartie à La Réunion, lui aux Comores. Encore et toujours des frontières et des papiers qui éloignent et séparent les familles.
RR
Le Journal de Mayotte